Monde  Irak

Bagdad à l’heure du divertissement

Il y a 15 ans, les Bagdadis célébraient la chute de Saddam Hussein en déboulonnant des statues. Aujourd’hui, ils célèbrent la paix en se ruant au restaurant et dans les centres commerciaux. Notre collaboratrice, qui vit dans la capitale irakienne, raconte comment les investisseurs font fortune en divertissant les Irakiens.

BAGDAD, — Irak — Depuis 2012, Inas al-Sarraf écume les quartiers de Bagdad à la recherche du moindre frisson gustatif. Ce trentenaire, célibataire et bien en chair, est à l’affût de toutes les nouveautés culinaires susceptibles de satisfaire le palais des quelque 25 000 fans de sa page Facebook consacrée aux restaurants de la capitale. Une renommée qui, aujourd’hui, fait de lui le premier et unique critique gastronomique de Bagdad.

Quinze ans après la chute de Bagdad, des explosions de saveurs enflamment la capitale irakienne au point d’en faire oublier le terrorisme dormant. Inas al-Sarraf, qui assure ne pas avoir le temps de se marier, fréquente de 10 à 15 restaurants par semaine, soit environ deux par jour dans un Bagdad qui en compte plus de 3000.

De la restauration rapide à la cuisine traditionnelle et gastronomique, toutes les gammes de restaurants sont présentes à Bagdad. Du plus populaire au plus huppé, aucun ne lui échappe, même si, il l’avoue, l’expérience peut s’avérer parfois risquée.

« Si je prends une photo dans un restaurant qui se trouve en zone rouge, qui a subi des attaques terroristes, par exemple, on va m’arrêter et me dire : “Tu vas nous prendre pour cible, t’es un terroriste ?” Cela génère beaucoup de problèmes. »

— Inas al-Sarraf

Sa notoriété en fait aussi l’un des meilleurs amis des restaurateurs. « Une bonne critique de ma part publiée sur ma page Facebook et c’est facilement de 200 à 300 clients supplémentaires pour eux », constate-t-il.

Rare source de divertissement, la restauration vit ses heures de gloire à Bagdad. Minés par 15 ans de guerre et d’instabilité endémique, les Bagdadis trouvent refuge dans la nourriture.

Chaque famille dépenserait ainsi près du quart de ses revenus mensuels dans les restaurants, dit Inas al-Sarraf, en passe de lancer la première revue gastronomique d’Irak. Une réalité sur laquelle surfent les investisseurs.

En cinq ans, plus de 180 centres commerciaux ont été construits à Bagdad. À titre d’exemple, le quartier populaire à majorité chiite de Bagdad al-Jadida, dans le sud de la ville, en compte déjà six à lui seul. Des bâtiments flambant neufs où le « made in China » côtoie les fabrications turques, aux contours de routes déglinguées et de chantiers parfois abandonnés.

Le plus grand centre commercial du Moyen-Orient

Le Baghdad Mall, composé de plusieurs dizaines de magasins, restaurants et cafés, d’un hôtel de 250 chambres réparties sur 32 étages ainsi que d’un centre médical, a ouvert ses portes en août 2017 sur la rive droite du Tigre. Cette ville dans la ville, où afflue le tout-Bagdad, s’impose comme le plus grand complexe commercial du Moyen-Orient.

Souad, l’une des femmes d’affaires les plus prospères d’Irak, a elle aussi flairé le filon. En cinq ans, la sexagénaire – qui nous a demandé de taire son vrai nom parce qu’elle craint pour sa sécurité – dit avoir injecté 40 millions de dollars dans la construction de trois surfaces commerciales à Bagdad et ouvert 25 restaurants.

« À Bagdad, si tu veux gagner de l’argent, tu dois te servir de la lassitude des gens. Les Irakiens aiment la nourriture et la nouveauté. Mais à part les restaurants et les centres commerciaux, les choix sont limités. »

— Souad

Souad dit engranger un bénéfice net de 100 000 $ par mois et mise sur les 10 prochaines années pour rentabiliser ses trois complexes qui accueillent déjà plus de 2000 visiteurs par semaine.

Une réussite non sans efforts dans un Irak classé au 12e rang des pays les plus corrompus au monde. « Ici, le principal frein à la reconstruction, c’est la corruption. La procédure d’obtention des permis de construction, qui ne diffère guère de celle des autres pays, est compliquée par des fonctionnaires soucieux de se remplir les poches. Alors, quand tu en as marre d’attendre, tu paies des dessous de table », dénonce-t-elle. Un fléau érigé en un système de gouvernance dont voudrait faire table rase le premier ministre irakien Haidar al-Abadi, qui tentera de se faire réélire aux législatives du 12 mai. Le chef du gouvernement n’a d’ailleurs de cesse de répéter que la prochaine guerre à livrer sera contre la corruption.

À ce défi s’ajoutent les enjeux sécuritaires et « l’absence de lois », insiste la femme d’affaires. « Même si Bagdad est plus sûr qu’avant, on ne peut avoir confiance. Des attentats peuvent survenir à tout moment. Quant à la loi, on ne la voit que sur papier, pas dans la réalité. Observez bien la société et vous verrez que la loi des tribus est plus forte que notre propre Constitution », déplore-t-elle.

À Bagdad, la lutte contre le groupe armé État islamique a considérablement étouffé les rivalités religieuses entre musulmans sunnites et chiites. Tout au moins en apparence, rappelle Oum Chams, professeure de technologie. « À Bagdad, nous vivons et travaillons ensemble tout en nous détestant silencieusement. Les sunnites qualifient les chiites d’arriérés incapables de gouverner, tandis que les chiites les considèrent comme des terroristes », reconnaît-elle. Un aveu qui en dit long sur les chances de réconciliation.

La corruption jusque dans les écoles

Après 40 ans passés dans l’éducation, le haut fonctionnaire Abou Raad déplore l’absence de stratégie éducative nécessaire au redressement du pays. Contrairement à l’ère Saddam, le système éducatif est en chute libre. « Même si Bagdad reste la ville la mieux lotie, les élèves ont un faible niveau scolaire, surtout au primaire », assure-t-il, dépité. La faute en revient selon lui à une corruption banalisée des enseignants, à des classes excédant 50 élèves ou encore aux violences endémiques qui laminent le tissu social irakien. « Nos professeurs délivrent de bonnes notes en échange d’argent et nos élèves sont violents », poursuit-il. Dans les cours de récréation comme dans les rues, on ne joue plus qu’aux policiers, aux militaires, aux miliciens et aux terroristes. « Les enfants sont le miroir de leurs familles. Tous montrent ce que leurs parents cachent », affirme Abou Raad.

Un pays qui change

Plus de voitures

Le parc automobile de Bagdad a explosé depuis 2003, passant de 250 000 à plus de 2 millions de véhicules. Problème : les mêmes routes et bâtiments publics conçus pour une ville de 4,7 millions d’habitants en 2003 en accueillent aujourd’hui 7,2 millions. L’augmentation constante de la population – du fait de l’exode rural et des déplacés fuyant les violences depuis 2003 – et l’absence de rénovation urbaine ont compliqué la vie à Bagdad.

— Agence France-Presse

Plus d’électricité

La consommation d’électricité est montée en flèche avec l’arrivée massive d’appareils électroménagers, d’ordinateurs, de paraboles et de téléphones portables vissés à toutes les oreilles dans les rues animées de la capitale. Depuis des années, les Bagdadis comptent davantage sur les générateurs installés à tous les coins de rue par des entrepreneurs privés que sur les quelques heures quotidiennes d’électricité publique.

Plus de soccer

La rencontre s’est terminée sur un match nul, mais pour les Irakiens, l’affrontement entre les clubs irakien Al Zawraa Bagdad et libanais Al Ahed Beyrouth cette semaine restera dans les annales : c’est la première d’une compétition internationale organisée sur leur sol depuis plus de 20 ans. « Le monde a vu que l’Irak était au niveau et qu’il avait les capacités d’accueillir un championnat », a lancé à l’AFP Ali Essam. À la mi-mars, la FIFA a levé son interdiction en place depuis les années 90, autorisant la tenue de matchs internationaux dans trois stades du pays.

— Agence France-Presse

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