Hustlers

Le regard des travailleuses du sexe

Inspiré d’une histoire vraie, Hustlers met en scène des stripteaseuses qui détroussent leurs richissimes clients de Wall Street. Bien des espoirs sont mis dans cette réalisation de Lorene Scafaria. Ceux de ces travailleuses du sexe n’ont pas été déçus.

« Pour une fois, je me sens légitimée, lance Alice. Habituellement, au cinéma, les personnages de travailleuses du sexe ont de la misère, elles consomment. C’est une réalité. Mais on ne voit jamais autre chose. Jamais des filles fortes comme dans ce film. »

Ce film, c’est Hustlers. En français, Arnaque en talons. « Ark, vraiment ?! », s’exclame le chœur de femmes qui vient de visionner le tout. Alice, donc. Accompagnée de son amie, l’écrivaine et ex-escorte Mélodie Nelson. Et puis d’Amelia, de Charlotte et de Morgane, dont les noms ont été changés pour préserver leur intimité. Parlant de nom, ce film aurait mieux fait d’être coiffé du titre « français » qu’il porte en France. Queens. Bref, royales. Car ses héroïnes le sont pas mal.

Au point que certains critiques affirment que la vétérane de la bande, Jennifer Lopez, mériterait un Oscar. Mais les filles en décerneraient surtout un au costumier, Mitchell Travers. 

« Les chaînes avec les noms que portent les danseuses, les nombrils percés, les ensembles Juicy. C’est parfait. Juste parfait. »

— Morgane, à propos des accessoires et vêtements des personnages de Hustlers

Sans oublier la trame sonore, vibrant du I Get Money de 50 Cent au Gimme More de Britney. « Ce sont les mêmes tounes qu’à l’époque ! »

L’époque où celle qui est aujourd’hui dominatrice dansait. De 2002 en 2008. Année fatidique dans le film, celle du crash boursier. Finis les pluies de billets, les clubs remplis. Reflet de la réalité ? « Effectivement, l’industrie a été fortement ébranlée, le bassin de clients s’est réduit, tout a ralenti, se souvient Alice, qui était autrefois escorte, masseuse et dominatrice. Pas juste aux États-Unis, ici aussi. »

Pas juste aux États-Unis, non plus, ces éléments qui parsèment l’ensemble : le fric qu’il faut filer à la fin de la soirée à tant de gens. Au portier, au patron, au barman… Et les heures de vie en décalage. Le réveil qui sonne à 15 h. Mais l’élément le plus positif de l’œuvre ? La diversité des corps à l’écran, s’entendent-elles pour dire. « Ce n’est pas juste 36-24-36. ».

Des Louboutin pour Noël

Quel regard poser sur ce film ? Amelia, ex-camgirl, remarque que c’est justement lui, le regard, qu’elle a le plus apprécié. « Jamais l’histoire n’est présentée du point de vue des hommes. Ils sont à peu près absents (ou ont les facultés affaiblies). On voit tout à travers les yeux des danseuses. Et on sent toute l’attention qui a été mise par la réalisatrice pour bien montrer que ce ne sont pas des victimes. Pas des méchantes. Mais bien des amies. »

C’est d’ailleurs l’un des points principaux du film : la solidarité. Que l’on sent émaner du groupe qui nous entoure. De façon nettement moins romancée qu’à l’écran. Là où l’on voit toutes les femmes, dansant autour de l’arbre de Noël, s’offrant des Louboutin, blaguant avec la grand-mère de l’une, haha, vous êtes une coquine, vous aussi, mamie. « Cette scène m’a presque fait pleurer, s’émeut Mélodie. Je trouvais ça trop adorable ! » Désolée, tranche Morgane, mais « ça, c’est fucking pas vrai ». « Ce n’est pas comme ça que ça se passe dans les clubs ! On se fait une, deux amies, mais la dynamique est complètement différente. » Dans les mots d’Alice : « Ce n’est pas une équipe de hockey. »

Les femmes font équipe toutefois, dans le récit, pour détrousser les clients. Ce qui inquiète un peu Charlotte, escorte depuis cinq ans. « J’aime que le film présente un côté plus humain. En même temps, c’est le côté humain… d’un acte criminel. » Hustlers a d’ores et déjà été surnommé « un Goodfellas au féminin », en référence au classique de gangsters de Scorsese. « Je vois venir les accusations de glamorisation… »

Travail, travail, travail

S’il y a une chose que Hustlers réussit (encore mieux que J-Lo ne réussit son « move » de carrousel), c’est de montrer la difficulté de retrouver un emploi « régulier » après avoir travaillé dans l’industrie du sexe. Mélodie, par exemple, raconte le rude retour à un poste dans une bijouterie après ses années d’escorte. Sans flexibilité d’horaire et à un taux horaire, justement, ridicule. Sans oublier le jugement lors d’une recherche d’emploi. Le trou dans le CV. La peur du stigmate qui pousse à rester vague durant les entretiens d’embauche. « Qu’est-ce que tu faisais dans ce bar ? Euh, serveuse. Et après ? Hum, serveuse ? Et après ? Je dirais serveuse », illustre Morgane. 

« Même si notre expérience nous donne plein d’aptitudes, nous ne pouvons pas les révéler. »

— Charlotte

Une image frappe d’ailleurs dans le film. Celle de la journaliste du magazine New York Jessica Pressler (incarnée par une Julia Stiles vêtue du pire agencement veste-collier de tous les temps, mais ça, c’est secondaire). Face à l’une des ex-stripteaseuses, au sujet de laquelle elle écrit l’article (qui a inspiré le film), elle semble mal à l’aise. Se met les pieds dans le plat. Ici aussi, un peu de vrai ? « Je n’ai jamais vu un sujet sur lequel il s’écrit autant n’importe quoi dans les médias », lance Mélodie Nelson, qui signe des chroniques souhaitant défaire les stéréotypes dans Urbania.

À ces mots, toutes déplorent que les journaux illustrent les articles sur le sujet de « la même image depuis 20 ans ». À savoir : « une fille en bottes hautes et en bas résille qui se tient au coin de Hochelag, penchée à côté d’un char ».

Évitant de tels clichés, le long métrage, lui, se penche sur un aspect plutôt « tabou ». La maternité. Et la façon dont les boulots dits « conventionnels » mettent souvent des bâtons dans les roues aux mères monoparentales.

Verdict ? Voici celui d’Alice : « C’est sûr que les gens qui partent avec des préjugés vont en relever. Elle a été abandonnée dans son enfance, c’est pour ça qu’elle est devenue danseuse, nananah... Mais chaque travailleuse du sexe a son histoire. Nous n’aurons jamais un film qui va tout englober. Si nous étions toutes pareilles, ce serait vraiment plate. »

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