Éditorial Agnès Gruda

Petite révolution chez les verts

Deux semaines après son élection à la tête du Parti vert du Canada, Annamie Paul ramasse les commentaires positifs à la pelle. On la décrit comme une défonceuse de plafonds de verre, intellectuellement solide et dotée d’une prestance impressionnante.

« Watch out, Mr. Singh and watch out, Mr. Trudeau », a averti le chroniqueur politique du Globe and Mail Campbell Clark, en faisant notamment allusion au discours de victoire de Mme Paul et à sa maîtrise du français ainsi que, de manière plus générale, à sa capacité à ratisser dans le coin gauche de l’échiquier politique.

Pour le Toronto Star, l’arrivée de Mme Paul à la direction des verts a carrément « ébranlé le paysage politique » au Canada.

Il faut dire que le curriculum de Mme Paul la place dans une catégorie à part dans le ciel politique canadien.

Née au Canada de parents antillais, Annamie Paul est devenue la première femme noire à y diriger un parti fédéral. De confession juive, cette juriste polyglotte (elle maîtrise quatre langues et manie le français avec aisance) a travaillé à la Cour pénale internationale. Elle a fondé une ONG vouée à encourager la participation des minorités visibles en politique. Bref, elle a la diversité dans le sang.

Dans une entrevue au magazine Maclean’s, elle raconte comment, alors qu’elle menait de front sa vie de mère de famille et ses études de droit, elle a décidé de se raser les cheveux pour épargner le temps que lui prenaient ses soins capillaires !

Bref, c’est une femme dotée d’une grande détermination et de beaucoup d’aplomb.

Mais est-ce assez pour permettre aux verts de défoncer leur propre plafond et de s’imposer, comme le souhaite Mme Paul, comme LA voix des progressistes canadiens aux dépens des libéraux et des néo-démocrates qu’elle décrit comme des partis fatigués et à court d’idées novatrices ?

Ce n’est pas impossible. Mais c’est loin d’être gagné.

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Le Parti vert plafonne autour de 8 % dans les intentions de vote. Longtemps, Elizabeth May était la seule à siéger aux Communes, qui comptent trois députés verts aujourd’hui. Pour pousser les verts plus loin, la nouvelle cheffe devra relever plusieurs défis.

Le premier et non le moindre : elle devra parvenir à se faire élire. Actuellement, elle fait campagne dans Toronto Centre pour l’élection partielle du 26 octobre (en remplacement de Bill Morneau.) Une drôle de campagne dans un fief libéral où elle n’a pratiquement aucune chance de gagner. Et où elle milite en fait pour le report du vote à cause de la pandémie.

Pragmatique, elle dit que Jack Layton a mis du temps, après avoir pris les rênes du NPD, avant de devenir député. Ça reste une étape importante. Et incertaine. D’autant plus que le nombre de députés verts qui pourraient éventuellement lui céder leur place est assez réduit, merci.

L’autre défi de Mme Paul est celui d’unir le parti qui se décline en plusieurs teintes de vert. La nouvelle cheffe incarne l’aile modérée, celle qui oriente les objectifs du parti autour de deux grands axes : la lutte contre les changements climatiques et la justice sociale. Mais le parti compte des militants plus radicaux qui se décrivent comme des « écolosocialistes », et certains prônent la désobéissance civile. Tout ce beau monde se rangera-t-il derrière Mme Paul ? À suivre.

Les verts devront aussi percer au Québec. Et ici, la nouvelle cheffe a un atout de taille : sa maîtrise du français, qu’elle a appris dans les classes d’immersion française à Toronto.

L’époque joue en sa faveur, croit le politologue Thierry Giasson. de l’Université Laval. « Il y a actuellement un potentiel vert énorme », dit-il. Encore devra-t-elle convaincre l’électorat que la révolution verte qu’elle propose sera une révolution… tranquille.

En entrevue, Mme Paul explique qu’elle ne veut pas tant changer le parti que changer son image. « Mon devoir, c’est de faire le lien, dans l’esprit des Canadiens, entre le Parti vert et les innovations climatiques sociales. »

Elle qui a vécu longtemps en Europe s’inspire des mouvements verts européens. « Partout, les verts étaient marginaux avant de ne plus l’être », résume-t-elle.

On verra à l’usage si Mme Paul parvient à « démarginaliser » son parti. En attendant, son arrivée à la tête des verts ajoute une voix intéressante sur la scène politique fédérale. Cette voix pourrait nous étonner.

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