énergie

Mineurs de bitcoins recherchent petites centrales

La tentation du bitcoin ne s’est pas calmée avec la décision d’Hydro-Québec de fermer la porte aux mineurs de cryptomonnaies. Plusieurs d’entre eux s’intéressent à une autre source d’énergie pas chère : le rachat des petites centrales hydroélectriques privées.

Le propriétaire d’une de ces petites centrales dans le Bas-Saint-Laurent, Hugues Harvey, le confirme. « J’ai vécu depuis 18 mois la vague de recherche d’énergie des mineurs de bitcoins, dit-il. J’ai été énormément sollicité pour abandonner mes contrats de vente à Hydro-Québec pour fournir ces joueurs. »

M. Harvey a décliné les propositions. Daniel Auclair, qui possède un barrage et une petite centrale au Saguenay, soupèse en ce moment les offres qu’il a devant lui.

« Si on trouve un prix correct, on va vendre. »

— Daniel Auclair, lors d’un entretien avec La Presse

Brian McDougall possède lui aussi un barrage et une centrale hydroélectrique, d’une capacité de 2,5 mégawatts, près de Rivière-du-Loup. Elle n’est pas en activité parce qu’Hydro-Québec a refusé d’acheter son électricité pour cause de surplus. Il voit dans l’industrie des cryptomonnaies une occasion de rentabiliser ses installations.

« Nous avons un acheteur, mais il a besoin d’une alimentation supplémentaire », précise-t-il. Une demande a donc été faite à Hydro-Québec.

« Un non-sens »

La société d’État semblait favorable à son projet, dit-il. Puis, en février, il a reçu une lettre du président d’Hydro-Québec Distribution, Éric Filion, qui a refermé la porte.

« Bien que nous disposions d’un volume important d’électricité pour satisfaire les différents besoins de la clientèle sur le territoire du Québec, Hydro-Québec Distribution ne pourra pas alimenter la totalité des installations visées par les projets qui lui ont été présentés et qu’elle analyse actuellement, notamment en raison de leur impact sur la demande lors des pointes hivernales », écrit M. Filion.

Le moratoire sur les projets de minage a suivi, puis la décision de la Régie d’imposer un tarif de 15 cents le kilowattheure pour les activités de minage de bitcoins et, enfin, l’intention de réserver un bloc de 500 mégawatts aux projets les plus prometteurs.

Brian McDougall voit son projet s’évanouir. « C’est un non-sens », croit-il, parce que ça va faire fuir cette activité ailleurs. 

« Ils disent qu’ils n’ont pas suffisamment d’électricité pour répondre aux demandes pour les opérations crypto alors que nous avons des infrastructures hydroélectriques en repos et arrêtées qui pourraient être mises en fonction pour aider à cette demande de l’électricité. »

— Brian McDougall, propriétaire d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique

M. McDougall n’a pas de contrat d’approvisionnement avec Hydro-Québec. Certains autres propriétaires en ont, et Hydro leur offre de racheter leur contrat moyennant une compensation pour réduire ses surplus. Ceux-là se retrouvent dans la position enviable de pouvoir encaisser la compensation d’Hydro-Québec et de revendre leurs installations à des mineurs de cryptomonnaies.

Privées à 100 %

Les petites installations de production d’électricité, qui intéressent le secteur des cryptomonnaies, ont quelque chose en commun. Elles possèdent des droits hydrauliques en pleine propriété et peuvent les vendre sans demander la permission à l’État.

Normalement, les droits hydrauliques sont du domaine public et l’État les loue pour générer de l’activité économique. Mais certains des droits hydrauliques, cédés à individus ou des entreprises sous le régime français et au XIXe siècle, sont toujours valides.

Les installations hydroélectriques de Brian McDougall et ses droits hydrauliques, par exemple, étaient attachés à une usine de pâtes et papiers construite en 1885, bien avant la création d’Hydro-Québec. Ces droits hydrauliques et ces installations de production d’électricité peuvent être vendus sans problème, confirme le ministère de l’Énergie et des Ressources.

« Compte tenu que les exploitants de centrales privées sont propriétaires des forces hydrauliques, ils n’ont pas de contrat avec le gouvernement pour utiliser ces forces », a fait savoir le Ministère par courriel.

« Seules les forces hydrauliques du domaine de l’État exigent un contrat de location autorisé par le gouvernement. Ainsi, ils n’ont pas à demander d’autorisation ou de permis au gouvernement à cet effet. »

— Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles

Il y a 102 centrales hydroélectriques privées de différentes tailles au Québec, d’une capacité totale de quelque 3700 mégawatts. C’est 10 % de la capacité de production d’Hydro-Québec.

Certaines sont des ouvrages importants, dont celle de Rio Tinto au Saguenay ; d’autres sont de toutes petites installations. Des villes comme Sherbrooke et Coaticook sont aussi propriétaires de centrales électriques.

Une trentaine de ces centrales privées sont sous contrat avec Hydro-Québec.

Résolu aussi

Produits forestiers Résolu a eu elle aussi la tentation du bitcoin. L’entreprise de pâtes et papiers, qui possède des capacités de production d’électricité et de l’espace vacant dans ses installations industrielles, a eu des discussions avec des mineurs de cryptomonnaies. « Nous avons eu des demandes, confirme le porte-parole de Résolu, Karl Blackburn. On a de l’énergie et des grands espaces. » Résolu aurait été intéressée par cette nouvelle source de revenus, mais elle n’a pas donné suite à ces discussions. M. Blackburn n’a pas précisé les raisons de ce désistement, mais il semble qu’Hydro-Québec se soit opposée au projet. « De par la loi, seule Hydro-Québec peut revendre de l’électricité au Québec. Les producteurs privés ne peuvent donc pas vendre de l’électricité au détail, ce qui est strictement du ressort d’HQ », a indiqué le porte-parole de la société d’État, Serge Abergel.

L’ABC d’une mine de bitcoins

Une mine de cryptomonnaies est un local rempli d’ordinateurs puissants qui réalisent des calculs à longueur de journée. Le bitcoin se sert de ces centres de calculs pour enregistrer ses transactions. Les mineurs reçoivent ensuite des bitcoins en échange de leur travail. Les ordinateurs de minage répartis un peu partout dans le monde se livrent une compétition féroce pour colliger les transactions et permettre à leurs propriétaires d’empocher la plus grosse commission possible. De l’électricité bon marché est synonyme de profits plus importants pour les mineurs. — La Presse

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