SNC-Lavalin

Le dur chemin de croix d’un PDG

Lorsque Neil Bruce a pris la direction de SNC-Lavalin, en octobre 2015, il s’était fixé comme principal objectif de sortir une fois pour toutes la firme de génie-conseil de la gestion de crise dans laquelle elle était empêtrée depuis trois ans pour la relancer sur la voie de la croissance. Une mission qu’il pensait bien mener à terme jusqu’à ce que SNC-Lavalin se retrouve depuis quatre mois au cœur de la pire crise de son histoire.

J’ai rencontré Neil Bruce quelques jours après sa nomination comme nouveau PDG de SNC-Lavalin. Il succédait à Robert Card, qui avait assuré la présidence du groupe depuis la démission forcée en mars 2012 de Pierre Duhaime, soupçonné d’avoir autorisé le versement de commissions secrètes de 56 millions US.

Écossais d’origine, Neil Bruce avait fait carrière en Grande-Bretagne chez AMEC, une grande firme de génie, avant d’être recruté par SNC-Lavalin pour devenir en 2013 le président de sa division Pétrole et gaz.

Établi à Londres, il a réalisé l’importante acquisition de la firme Kentz, spécialisée dans le pétrole et le gaz, une transaction qui a transformé SNC-Lavalin pour en faire un acteur de premier plan dans le secteur pétrolier.

La division Pétrole et gaz de la firme montréalaise, qui ne comptait que 3000 employés, s’est soudainement retrouvée avec des effectifs de 20 000 employés à travers le monde. Ce secteur qui ne représentait que 9 % des revenus de SNC-Lavalin générerait dorénavant 40 % de son chiffre d’affaires.

Au moment de son entrée en fonction comme PDG, Neil Bruce pensait avoir en main les atouts nécessaires pour réaliser la transformation de l’entreprise montréalaise qui avait déjà revu de fond en comble ses pratiques d’affaires et son code d’éthique.

Malgré la baisse des prix du pétrole, le nouveau PDG soulignait que les clients de SNC-Lavalin n’étaient pas touchés par la chute des cours de l’or noir puisqu’ils étaient principalement au Moyen-Orient et en Australie dans des créneaux de production à faible coût.

Il se réjouissait d’avoir 6000 employés établis en Arabie saoudite où les projets foisonnaient. « En Arabie saoudite, on travaille à réactiver des puits âgés avec de nouvelles méthodes d’extraction. Il reste encore beaucoup de pétrole à tirer », m’avait-il confié.

Mais pour que SNC-Lavalin réalise son plein potentiel, il fallait aussi tirer un trait définitif sur les scandales de corruption qui avaient entaché la réputation nationale et internationale de l’entreprise et qui pesait sur son avenir.

Pour y arriver, il fallait mettre fin aux poursuites dont faisait l’objet SNC-Lavalin, qui était prête à reconnaître ses torts et à payer des amendes conséquentes contre la signature d’un accord de réparation comme il en existe dans une multitude de pays industrialisés.

Quelques mois plus tard, j’ai croisé de nouveau Neil Bruce au Forum économique mondial de Davos. Il était emballé. Il avait signé, en décembre 2015, une entente administrative avec le gouvernement fédéral qui permettait à SNC-Lavalin de continuer à soumissionner aux contrats fédéraux. L’accord de réparation n’était pas loin.

Le scénario catastrophe

On connaît la suite.

Même si l’entreprise a pu poursuivre son développement en réalisant notamment l’acquisition majeure, en juillet 2017, de la société britannique Atkins, une firme mondialement réputée en matière d’infrastructures avec quelque 18 000 professionnels qui se sont ajoutés à ses effectifs, SNC-Lavalin a été frappée de plein fouet en octobre dernier lorsqu’elle a annoncé qu’elle était incapable de conclure un accord de réparation avec le gouvernement fédéral.

Cette annonce a fait chuter brutalement la valeur de l’action de SNC-Lavalin, qui a reculé de 14 % en une seule séance boursière. L’entreprise a beau avoir des activités internationales, le Canada compte quand même pour 30 % de ses revenus totaux.

Neil Bruce était convaincu que SNC-Lavalin allait s’entendre avec le gouvernement fédéral, et les projets d’infrastructures étaient au cœur de la stratégie de développement de l’entreprise.

En janvier 2017, Neil Bruce était emballé devant les perspectives que le marché canadien allait offrir à son entreprise. « Pour la seule année 2017, on recense au Canada plus de 100 projets d’infrastructures qui vont totaliser 167 milliards », m’avait-il souligné lors d’une autre rencontre à Davos.

L’autre grand axe sur lequel reposait la vision stratégique du PDG de SNC-Lavalin était la solide division Pétrole et gaz, responsable de près de 40 % du chiffre d’affaires de 9,3 milliards de l’entreprise.

Là encore, Neil Bruce – et les actionnaires de SNC-Lavalin – vient d’encaisser un solide revers de fortune en raison des tensions qui règnent entre le gouvernement canadien et le régime saoudien alors que la firme a dû revoir à la baisse ses prévisions de revenus et de profits pour son prochain trimestre et l’ensemble de son année financière.

Dans la foulée de cette nouvelle mise en garde, le titre de SNC-Lavalin a encore reculé de 30 % le 28 janvier dernier avant d’encaisser un nouveau recul de 7 % lundi à la suite d’une nouvelle prévision à la baisse.

Au mois de juin dernier, Neil Bruce devait être convaincu qu’il avait réussi son pari et que SNC-Lavalin était enfin sortie des tumultes de la gestion de crise. Le titre de l’entreprise était à un sommet historique à 60 $ et l’avenir s’annonçait radieux.

Depuis le mois d’octobre, le PDG vit un long et pénible chemin de croix. Vendredi prochain, jour du dévoilement des derniers résultats financiers de l’entreprise, on verra à quelle station il est rendu.

Un ex-cadre, accusé de fraude, invoque l’arrêt Jordan

Les avocats d’un ancien vice-président de SNC-Lavalin accusé de fraude et de corruption invoquent l’arrêt Jordan et demandent au tribunal que les poursuites soient abandonnées pour cause de « délais déraisonnables ». Les avocats de Stéphane Roy ont plaidé hier en Cour du Québec que les procureurs de la Couronne n’avaient pas déployé tous les efforts pour limiter les délais, alors que les accusations remontent maintenant à près de 60 mois. L’avocate Nellie Benoît, qui représente M. Roy, a invoqué l’arrêt Jordan rendu par la Cour suprême du Canada en 2016. Le plus haut tribunal du pays avait alors fixé à 30 mois le délai maximal entre le dépôt des accusations et la fin prévue d’un procès criminel. M. Roy a été arrêté en 2012 et formellement accusé par la Gendarmerie royale du Canada en 2014. Il fait face à des accusations de fraude de plus de 5000 $, de corruption d’un agent public étranger et de violation des sanctions imposées à la Libye par les Nations unies. Cette affaire découle de la même enquête qui a abouti à des accusations contre SNC-Lavalin et qui soulève la controverse à Ottawa. — La Presse canadienne

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