JUSTICE

Un faussaire aurait volé 55 véhicules d’un coup

La police de Montréal a arrêté mercredi un homme soupçonné d’avoir réussi à voler 55 véhicules automobiles d’un seul coup l’hiver dernier, grâce à son sens du « timing » et à son expertise dans la fabrication de faux documents.

Les coulisses du vol ont été racontées par l’encanteur Copart, dans des documents de cour obtenus par La Presse. Copart est une multinationale présente à Montréal spécialisée dans la vente de véhicules d’occasion à bas prix, souvent parce qu’ils ont été impliqués dans des accidents ou qu’ils ont besoin de réparations que les assureurs jugent trop coûteuses.

Copart dit avoir été jointe l’automne dernier par le président d’une société à numéro de Montréal, qui se disait spécialisée dans le transport de marchandises. L’homme s’est inscrit pour participer aux enchères en ligne de Copart.

Tout semblait en règle : sa société à numéro figurait au Registraire des entreprises du Québec, et le président avait fourni une copie de son permis de conduire avec photo. Il avait aussi signé les documents appropriés, et son avocate avait fourni une lettre pour attester des activités de l’entreprise.

Entre Noël et le jour de l’An

Ce « transporteur de marchandises » avait remporté la mise sur 55 véhicules et proposé de régler la facture de 308 000 $ par traites bancaires.

Les traites ont été reçues par Copart entre Noël et le jour de l’An 2020, à une période de l’année où certains services bancaires tournent au ralenti en raison des vacances. Dès la transaction conclue, l’acheteur a envoyé des remorqueurs prendre possession des 55 véhicules remisés au Québec et en Ontario. Le « timing » était impeccable.

Dans les documents judiciaires déposés au palais de justice de Montréal, Copart dit avoir appris le 20 janvier que les traites bancaires étaient falsifiées. Elles n’avaient aucune valeur. Mais il était trop tard.

« Copart Canada a remis tous les véhicules volés, ignorant et n’ayant pas reçu confirmation qu’il s’agissait de fausses traites bancaires », expliquent les avocats de l’entreprise.

Vers le Nigeria

Copart a porté plainte au Service de police de la Ville de Montréal. Le service de sécurité interne de la multinationale a collaboré avec l’enquête criminelle lancée par la section des crimes économiques du corps policier.

Les enquêteurs ont tenté de retrouver le président de la société à numéro qui avait fait l’achat avec les traites bancaires falsifiées, mais se sont vite rendu compte qu’il n’existait pas. Le permis de conduire fourni au moment de son inscription à l’encan était celui d’un Montréalais victime d’un vol d’identité. Le document avait été altéré par un faussaire.

L’adresse donnée pour la société à numéro était fictive et la lettre de l’avocate, fausse.

L’entreprise qui avait acheté les véhicules n’existait que sur papier. « Il s’agit d’une entreprise frauduleuse, qui aurait été constituée illégalement par des personnes sous de fausses identités », soulignent les avocats de Copart.

En questionnant certains des remorqueurs, les policiers ont pu retrouver une partie des véhicules volés, qui étaient entreposés à Saint-Laurent et dans la région de Durham. Mais 19 véhicules étaient déjà embarqués sur quatre navires de transport à destination du Nigeria. Il a fallu un ordre de la Cour supérieure pour forcer le transporteur maritime à ne pas débarquer les conteneurs une fois arrivé en Afrique et à les renvoyer au Québec pour restituer les voitures à leur propriétaire légitime au terme d’un long voyage, en mai dernier.

Suspect dans la ligne de mire

Mais l’acheteur avait été imprudent en utilisant son propre cellulaire au moment de téléphoner chez Copart pour régler des questions avant l’achat. L’appareil était enregistré au nom d’un certain Ekens Azubuike, résidant de LaSalle.

Après vérification, les enquêteurs ont constaté qu’Ekens Azubuike était aussi lié à l’entreprise qui devait prendre livraison des véhicules à leur arrivée au Nigeria. Un document signé de sa main consulté par les enquêteurs a permis de constater une calligraphie presque identique à celle retrouvée sur certains papiers utilisés pour l’achat frauduleux.

Les enquêteurs savaient aussi qu’Ekens Azubuike avait une certaine expérience des faux documents. Citoyen du Nigeria, il était arrivé au Canada en 2007 et avait obtenu l’asile politique sur la base d’un jugement d’un tribunal de son pays qui démontrait qu’on l’avait trouvé coupable de trahison et persécuté pour ses opinions politiques. Quelques années plus tard, les autorités avaient découvert que le jugement était faux, signé par un juge qui n’avait jamais existé. Ekens Azubuike avait été expulsé du Canada, mais avait réussi à revenir au pays un mois plus tard.

Très actif sur les réseaux sociaux, Ekens Azubuike a passé beaucoup de temps ces dernières années à se prendre en photo avec des élus du Parti libéral du Canada (PLC), comme Stéphane Dion, Marc Garneau et même Justin Trudeau.

Il utilise abondamment ces photos lorsqu’il fait la promotion de la kyrielle d’entreprises et de fondations enregistrées à son nom et qui font prétendument affaire dans le domaine de l’aide humanitaire, de la sécurité privée, du contre-espionnage et de l’import-export. Il n’a pourtant jamais tenu le moindre rôle au sein du parti, selon la formation politique.

« Justin Trudeau assiste à des centaines d’évènements chaque année et rencontre des dizaines de milliers de personnes. Lors de ces évènements et en public, les gens demandent souvent à prendre une photo avec lui », souligne Braeden Caley, porte-parole du PLC.

Audacieux

Les enquêteurs avaient nombre d’indices qui pointaient vers Ekens Azubuike, mais avant la conclusion de leur enquête, ils ont eu la surprise de le voir se manifester par lui-même.

« Ekens a eu l’audace de se manifester en réclamant des droits de propriété sur l’ensemble des 55 véhicules volés », écrivent les avocats de Copart.

Le suspect disait avoir acheté légitimement les véhicules à un intermédiaire qu’il avait payé comptant. Ce n’était pas lui qui était responsable de l’usage de fausses traites bancaires, disait-il. Dans un document déposé devant la Cour supérieure, il disait d’ailleurs avoir une réputation impeccable.

« Nous sommes dans ce marché depuis 23 ans et n’avons jamais eu le moindre problème », disait-il. Il ajoutait être responsable de fournir des véhicules usagés à un sous-traitant du gouvernement du Nigeria.

Sa version a été jugée peu convaincante par les policiers. Mercredi, l’unité des crimes économiques s’est présentée chez lui pour lui passer les menottes. Il devrait comparaître devant un juge pour être accusé à une date ultérieure.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.