Chronique Lysiane Gagnon

BERNARD LANDRY 1937-2018
Un gars, une fille dans l’autobus…

C’est dans l’autobus qui desservait l’avenue Maplewood (aujourd’hui Édouard-Montpetit), que j’ai fait la connaissance de Bernard Landry. Ce devait être en 1959. Il étudiait en médecine, j’étais encore au collège.

Dans cet autobus presque vide, il a engagé la conversation candidement, avec un naturel désarmant. En ce temps-là, les filles étaient entraînées à ne pas parler aux inconnus, mais ce garçon inspirait confiance, avec sa bonne tête ronde, son regard franc et son surprenant aplomb. Il venait quasiment d’arriver à Montréal et avait encore l’accent de Joliette.

Il était bien différent des garçons que je fréquentais, qui avaient des personnalités compliquées et rêvaient de devenir écrivains ou cinéastes. Celui-ci était tellement straight, avec ses cheveux coupés court et sa posture un peu raide ; cela lui venait de son entraînement militaire (il payait ses études en servant comme officier réserviste).

J’habitais évidemment chez mes parents. Un jour, le téléphone sonne, il m’invite à l’accompagner à une soirée au mess des officiers.

— Qui est ce Bernard ? de s’enquérir ma mère. Où l’as-tu rencontré ?

— Euh… Dans l’autobus.

— Quoi ? Mais depuis quand te laisses-tu accoster par n’importe qui dans les autobus ?

La conversation menaçait de tourner mal, mais j’ai convaincu ma mère qu’il s’agissait d’un type convenable : un futur médecin, officier dans l’armée ! Ma mère fut rassurée. Pour une fois, sa fille était tombée sur un garçon rangé qui avait de l’avenir !

Il était alors sur le point de laisser la médecine pour le droit. Il suivait passionnément la montée des libéraux de Lesage, et il parlait d’une carrière politique. Je crois me rappeler qu’il m’avait parlé de son ambition ultime : premier ministre du Québec, rien de moins ! Mais à cette époque, je ne m’intéressais pas à la politique.

Je ne me souviens pas des détails de cette soirée qui fut sage et chaste, mais elle a dû être agréable, puisque je l’ai invité quelque temps plus tard à m’accompagner dans ce que nous appelions un snow ride. Une compagne de classe, dont les parents avaient une maison de campagne non loin de Montréal, avait organisé un party dont le clou serait une grande promenade en traîneau dans la neige.

Ce fut ma dernière sortie avec Bernard Landry, car à ce party se trouvait une autre fille de ma classe, une belle brune, brillante et intense : Lorraine Laporte, qui allait être le grand amour de sa vie et la mère de ses enfants, tout en menant une formidable carrière de magistrate.

La mort de Lorraine, en 1999, l’a fracassé. Après, la vie a repris ses droits et il a partagé avec Chantal Renaud ses 17 dernières années. « Chantal veille à tout », répondait-il avec un sourire heureux quand on lui demandait comment il allait.

Des années plus tard, chaque fois que je le croisais au hasard des événements politiques que je couvrais comme journaliste, Bernard soutenait qu’on s’était rencontrés dans le tramway numéro 29, pas dans l’autobus 51. On s’est souvent taquinés là-dessus. Nos rapports professionnels étaient imprégnés d’une vieille complicité.

Il était, paraît-il, coléreux avec les journalistes dont les écrits lui avaient déplu, mais jamais ne m’a-t-il reproché quoi que ce soit, même si, comme chroniqueuse politique, je ne ménageais pas les gouvernements dont il était l’un des piliers.

Indépendamment de nos divergences d’opinions, nous partagions certaines valeurs fondamentales. Nous étions de la même tribu, celle du cours classique, de l’époque d’avant les cégeps.

Plus les années passent, moins nous sommes nombreux à avoir bénéficié de la formation humaniste des collèges classiques. Je vois Bernard disparaître aujourd’hui et c’est à cela que je pense, bien au-delà du remarquable homme politique qu’il a été. Je pense à ce grand vaisseau qui est en train de chavirer à jamais, celui des enfants du cours classique, ceux qui ont fait la Révolution tranquille, le Rassemblement pour l’indépendance nationale et le Parti québécois des grandes années.

Bernard avait, ancré au cœur, l’amour de cette langue française qu’il maîtrisait si bien. Cela lui a parfois joué de mauvais tours. Ainsi ce fameux épisode des « chiffons rouges », où les journalistes, bandes d’ignares que nous étions, lui ont fait dire qu’il méprisait le drapeau canadien.

Piqué au vif, il s’était évertué à expliquer qu’« agiter le chiffon rouge » était une expression reconnue, empruntée au vocabulaire de la tauromachie (elle signifie « provoquer », comme le torero brandit un chiffon rouge pour exciter le taureau).

Rien n’y fit. Encore aujourd’hui, au lendemain de sa mort, on continue à colporter cette erreur d’interprétation. Comme si Bernard Landry, homme d’honneur et de culture, avait été du genre à s’essuyer les pieds sur un drapeau national, fût-il dans son esprit celui d’un autre pays !

Par la suite, j’ai maintes fois retrouvé cette expression sous la plume d’auteurs français. En 2008, j’ai rectifié l’erreur dans une chronique en lui donnant raison. Il m’en a chaleureusement remerciée à plusieurs reprises, signe que ce malentendu l’avait profondément blessé.

Mais sur la souveraineté, cet idéal qu’il aura porté à bout de bras durant toute sa vie, il n’y a jamais eu de malentendu. Il a toujours été clair. 

Et il avait l’art de la formule : « L’indépendance, disait-il par exemple, ce n’est ni à gauche ni à droite, c’est en avant. »

Adiós, Bernard, comme on dit en espagnol, une autre langue que tu connaissais bien. Mais dis-moi, c’était dans l’autobus 51 ou dans le tramway 29 ?

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