Sur la route des élections

La tempête parfaite : la pluie, la Chine et les pipelines

TWO HILLS, Alberta Autour de la table de la famille Kolotylo, à l’heure du souper, trois sujets dominent souvent les discussions après une dure journée de labeur : la météo, la Chine et les pipelines.

La météo est un sujet incontournable parce que le nord de l’Alberta a reçu une quantité anormale de pluie depuis le mois de mai, ce qui a compromis une partie de la récolte de canola et celle de céréales comme le blé et l’orge.

La Chine l’est tout autant, parce que le régime de Pékin interdit depuis mars les importations canadiennes de canola – un coup dur pour les agriculteurs des provinces de l’Ouest, car 40 % de la production canadienne aboutissait sur le marché chinois.

Et les pipelines leur donnent aussi de sérieux maux de tête. Ou plutôt le nombre insuffisant de pipelines. La raison ? Les producteurs de pétrole toujours actifs se tournent plus que jamais vers les compagnies de chemin de fer pour transporter leur produit en attendant le prolongement de l’oléoduc Trans Mountain.

Résultat : l’or noir supplante de plus en plus les céréales dans les convois ferroviaires, ce qui prive les agriculteurs de leur mode de transport traditionnel pour acheminer leurs récoltes au port de Burnaby, dans la région de Vancouver.

« Nous sommes frappés par une tempête parfaite. J’ai du mal à dormir la nuit », laisse tomber David Kolotylo, qui exploite la ferme familiale depuis près de 40 ans. Assis autour de lui sur le balcon qui donne une vue imprenable sur les champs de canola jaune de la ferme, ses deux fils, Brylan et Brayden, hochent la tête en signe d’approbation.

Déjà, les sautes d’humeur de dame Nature ont endommagé 10 % des récoltes de la ferme familiale, qui comprennent aussi le blé et le pois. Les trois hommes montent le ton quand ils décrivent l’impact des retards liés au prolongement de Trans Mountain.

« Je me suis fait dire à quelques reprises déjà, alors que j’attendais à l’élévateur de grain : “Les wagons ne viennent pas aujourd’hui. La locomotive tire les wagons-citernes pour transporter le pétrole.” Si l’on transporte plus de pétrole par train, on ne peut pas transporter nos céréales. Il n’y a qu’un chemin de fer ici, après tout. »

— Brayden Kolotylo

Le père en rajoute : « Quand on ne peut pas livrer nos céréales à temps sur les bateaux qui attendent au port, nous sommes encore pénalisés. On paie une pénalité de retard qui frise les 50 000 $ par jour. »

Un nouveau pipeline

Les Kolotylo affirment d’une seule voix que la solution est simple. Il faut construire un nouveau pipeline dans les plus brefs délais pour redonner aux agriculteurs un mode de transport fiable. La lenteur du gouvernement Trudeau à mener à bien le projet de prolongement de l’oléoduc Trans Mountain les fait rager.

« Qu’il s’agisse de l’industrie pétrolière ou de l’agriculture, les choses ne vont pas bien ici. Nous avons besoin de nouveaux pipelines pour acheminer le pétrole et nous avons besoin des wagons pour transporter nos céréales. Pas étonnant que des Albertains veulent se séparer, si les libéraux sont reportés au pouvoir cet automne », tranche Brayden Kolotylo.

Quant au conflit commercial entre le Canada et la Chine, provoqué par l’arrestation de la directrice financière du géant des télécommunications chinois Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver, en décembre dernier, à la demande des États-Unis, David Kolotylo estime qu’il lui fera perdre au moins un quart de million de dollars en revenus cette année. Le prix du boisseau de canola a baissé de 2 $ au cours des derniers mois.

« Quand 40 % de ta production de canola va à la Chine, tu ne mets pas l’ours en colère. Le gouvernement nous dit que nous devons être patients. Mais je l’invite à dire la même chose à mes banquiers. Il va voir qu’ils ne sont pas trop patients », soutient David Kolotylo.

« Les sautes d’humeur de dame Nature, je peux vivre avec cela. Ça fait partie de la vie. Mais quand on paie le prix d’une chicane diplomatique, c’est une autre histoire. »

— David Kolotylo

« Ils n’auraient jamais dû arrêter cette femme pour répondre à une demande des Américains, qui sont loin d’être gentils avec nous. Nous devons vendre notre récolte de canola à tout prix pour payer nos factures », ajoute le père, critiquant au passage « la faiblesse » du leadership du premier ministre sur la scène internationale.

« La crise du canola est grave »

À Vilna, petite municipalité située à quelque 70 km au nord de Two Hills, Charles Leskin est aussi victime de la même tempête. L’agriculteur ne sait plus à quel saint se vouer pour garder la tête hors de l’eau. Il déplore ainsi, détails à l’appui, les dégâts causés à ses récoltes par le temps pluvieux des deux derniers mois, les pertes qu’il devra encaisser en raison du conflit commercial entre le Canada et la Chine, et l’incertitude qui plane souvent sur le transport de ses céréales.

« La crise du canola est grave pour tous les agriculteurs. Les récoltes de canola représentent une partie importante de nos revenus. Et le manque de pipelines nous touche aussi », affirme M. Leskin, alors qu’il déguste son repas au restaurant local Porky’s, où l’on se vante d’offrir les meilleurs steaks de la région.

Assis à la même table, le maire de Vilna, Leo Chapdelaine, soutient que les municipalités sont également touchées par cette tempête parfaite. Il souligne que 40 des 115 maisons situées sur le territoire de sa municipalité sont à vendre – soit plus de 30 %. La cause ? L’effondrement du secteur pétrolier. Certains habitants de Vilna travaillaient dans l’industrie des sables bitumineux et faisaient la navette jusqu’à Fort McMurray. Ils ont perdu leurs emplois et mis leur maison en vente.

« Nous vivons une crise ici. Mais personne ne semble s’en préoccuper. Nous sommes traités comme des citoyens de seconde zone. Tout le monde profite de nos paiements de péréquation, mais pas nous. »

— Leo Chapdelaine, maire de Vilna

« Les gens de l’est du pays décrivent notre ressource comme du pétrole sale. Mais ils acceptent le pétrole de l’Arabie saoudite. Il n’y a pas plus sale que le pétrole de ce pays », poursuit M. Chapdelaine.

Il convient volontiers que les taxes foncières de sa municipalité « sont affreusement élevées » à cause de la crise. Pis encore, le taux de criminalité dans les régions rurales de l’Alberta est en forte hausse depuis trois ans – autre conséquence des difficultés économiques de la province.

Finances mal en point

Au village d’Andrew, la mairesse adjointe, Sheila Lupul, affirme que les finances de sa municipalité sont dans un état carrément insoutenable.

« Au conseil municipal, nous en sommes rendus à nous déchirer sur une dépense de 40 $ pour du petit gravier sur un petit chemin du cimetière. »

— Sheila Lupul, mairesse adjointe du village d’Andrew

À Vegreville, municipalité de 6000 habitants, on ne décolère plus depuis que le gouvernement Trudeau a imposé le transfert du bureau de traitement de dossiers d’Immigration Canada dans la circonscription du député libéral d’Edmonton-Centre, Randy Boissonnault, l’automne dernier. En tout, c’est 250 emplois qui ont été perdus dans cette petite ville. « Pour nous, c’est comme si on coupait 65 000 jobs à Ottawa », laisse tomber Michelle Henderson, qui a dû abandonner l’emploi qu’elle occupait depuis 25 ans après quatre mois parce qu’elle ne voulait plus faire la navette de 90 minutes entre Vegreville et Edmonton matin et soir.

Pour Drew Lake, travailleur du secteur de l’énergie de Lloydminster, cette tempête parfaite continuera de sévir à moins d’un changement de régime à Ottawa.

« Si Justin Trudeau est reporté au pouvoir malgré nos griefs, je crois que les provinces de l’Ouest vont conclure que nous avons des différends irréconciliables avec le reste du Canada. Je crains que le pays ne soit plus un tout après ces élections. Il y a des groupes comme Wexit qui s’activent ici en Alberta et en Saskatchewan. Ils tiennent des rencontres un peu partout. Ce mouvement est déjà en branle », soutient-il lors d’une rencontre avec La Presse à Two Hills.

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