Chronique

À propos des Québécois qui travaillent moins

Le Québec est le territoire où les semaines de travail sont les plus courtes en Amérique du Nord.

Ce constat n’est pas un cliché véhiculé par certains critiques, mais le fruit d’un travail minutieux de l’analyste Luc Cloutier-Villeneuve, de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). L’étude de l’ISQ, qui fait 23 pages, a été publiée hier.

À gauche, des observateurs diront que c’est tant mieux, puisqu’il n’y a pas que le travail dans la vie, l’équilibre travail-famille-loisirs étant essentiel. À droite, d’autres critiqueront cette « oisiveté » relative des Québécois, jugeant qu’elle a notamment pour effet de priver le Québec d’une certaine richesse économique et, conséquemment, de recettes fiscales plus importantes pour financer ses services publics.

Quoi qu’il en soit, le constat est clair : parmi les 14 régions nord-américaines recensées dans l’étude, nulle part la semaine de travail n’est-elle aussi courte qu’au Québec(1).

Cette particularité s’explique essentiellement par le modèle distinct du Québec (j’y reviendrai plus loin). En revanche, une autre caractéristique de notre modèle – les services de garde à peu de frais – vient en partie compenser l’impact de ces semaines plus petites, constate l’étude de l’ISQ.

Voyons voir. En 2017, la semaine de travail moyenne des Québécois comptait 35,1 heures, soit presque une heure de moins que la moyenne canadienne (36 heures) et 3,6 heures de moins qu’aux États-Unis. L’écart est considérable et perdure au fil des années.

Au Canada, c’est l’Alberta qui compte la semaine la plus longue, à 37,5 heures. Aux États-Unis, c’est le Centre Sud-Ouest (Texas, Oklahoma, etc.) qui est au sommet (39,5 heures), suivi du Centre Sud-Est (Tennessee, Alabama, etc.), avec 39,3 heures. La région de la Nouvelle-Angleterre, généralement plus à gauche, revendique la plus petite semaine (38,3 heures).

Trois raisons peuvent expliquer l’écart entre le Québec et ses voisins, fait valoir l’étude. D’abord, le Québec a un taux de syndicalisation nettement plus grand que ses voisins (38,4 % de la main-d’œuvre contre 11,9 % aux États-Unis) et les semaines de travail y sont donc davantage encadrées par des conventions collectives de travail.

Ensuite, les normes du travail sont ici plus généreuses pour les employés (deux ou trois semaines de vacances payées, jours fériés et autres congés plus nombreux, droit de refus de faire des heures supplémentaires à certaines conditions, etc.).

Enfin, le Québec compte une proportion plus grande d’employés du secteur public, dont les heures de travail sont généralement moindres.

En revanche, le Québec a un taux d’emploi nettement plus élevé chez les 15 à 54 ans qu’ailleurs au Canada et aux États-Unis. Le taux d’emploi est défini comme la proportion d’un groupe d’âge qui occupe un emploi.

L’écart est particulièrement marqué chez les jeunes de 15 à 24 ans, le taux d’emploi étant de près de 60 % au Québec contre 55,6 % dans le reste du Canada et 50 % aux États-Unis. Entre 3 et 6 points séparent également les taux d’emploi pour les tranches d’âge de 25 à 55 ans entre le Québec et ses voisins.

Ce phénomène s’explique surtout par la plus forte présence des femmes sur le marché du travail, grâce aux services de garde à tarifs réduits. Ainsi, si la différence de taux d’emploi chez les hommes est négligeable, celle chez les femmes grimpe entre 10,4 et 16,7 points de pourcentage entre le Québec et les États-Unis.

Un exemple : le taux d’emploi des mères qui ont des enfants de moins de 6 ans atteint 78,6 % au Québec, contre 61,9 % aux États-Unis. Au Nouveau-Mexique, ce taux descend à 52 % !

Cela dit, le plus fort taux d’emploi ne comble qu’en partie les semaines de travail plus courtes au Québec, estime l’analyste de l’ISQ. En fusionnant les deux indicateurs, Luc Cloutier-Villeneuve calcule que les heures travaillées par habitant demeurent de 3 % à 24 % moindres au Québec qu’aux États-Unis, selon les tranches d’âge.

L’analyste constate que les femmes du Québec travaillent tout autant d’heures par habitant que celles d’ailleurs, mais que les hommes font reculer la moyenne. Surtout, le Québec fait piètre figure chez les travailleurs de 55 ans et plus, où le taux d’emploi est significativement plus bas qu’ailleurs.

Quoi qu’il en soit, ce constat nous amène à réfléchir sur nos futures politiques publiques. Il est difficile d’imaginer des mesures sociales qui accroîtraient encore davantage l’écart avec nos voisins sans impact économique négatif… à moins, bien sûr, de trouver une autre mesure révolutionnaire comme les services de garde, ce qui n’apparaît pas évident.

(1) Le Mexique, territoire nord-américain, ne fait pas partie de l’étude de l’ISQ, mais le nombre d’heures de travail y est en moyenne nettement plus élevé, selon des données de l’OCDE.

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