Opinion

L’urgence climatique, un an plus tard

J’ai eu le privilège d’être l’hôte de Greta Thunberg pendant les cinq jours qu’elle a passés au Québec. Quelques heures après la grève pour le climat, nous avons pu échanger sur ce qui était au cœur de son discours : la page 108 du chapitre 2 du rapport du GIEC.

En ce 8 octobre, qui marque le premier anniversaire de ce cri d’alarme historique lancé par les experts du climat, nous attirons votre attention sur la mise à jour du « budget carbone » dont faisait état Greta Thunberg dans son discours : 

« Pour avoir 67 % des chances de contenir le réchauffement global sous 1,5 °C, le monde avait 420 gigatonnes de CO2 à émettre en date du 1er janvier 2018. Aujourd’hui, ce chiffre est déjà descendu sous 350 gigatonnes. Considérant les niveaux actuels d’émissions, le budget restant s’épuisera complètement en huit ans et demi. »

Le budget carbone est la quantité maximale de CO2 que nous pouvons encore émettre pour éviter la catastrophe. Comme il y a environ 7 milliards d’habitants sur Terre, cela signifie que chaque individu ne peut plus émettre qu’un maximum de 50 tonnes de CO2. Sachant que les pays riches ont une part de responsabilité accrue, en toute justice, la part qui nous revient doit donc être plus élevée, mais tenons-nous-en à cela, pour les fins d’un exercice qui devrait être au cœur de nos débats électoraux. Car si la situation était critique il y a un an, elle s’avère aujourd’hui plus grave encore.

Au Canada, les émissions annuelles sont de 15 tonnes par habitant, pour un total de 570 millions de tonnes. Si elles continuent au même rythme, le Canada aura épuisé son budget carbone dans moins de quatre ans ! C’est-à-dire le temps d’un mandat pour le parti politique qui prendra le pouvoir le 21 octobre prochain.

Or nous avons un problème. Un gros problème. Les deux principaux aspirants à former le prochain gouvernement du Canada ne voient visiblement pas l’état d’extrême urgence climatique où nous nous trouvons.

Ou s’ils le voient, ils refusent de prendre les mesures nécessaires pour y faire face. Ils continuent de croire ou de faire croire que nous avons encore du temps pour arrêter de jeter du carbone dans l’atmosphère.

Justin Trudeau promet de rendre le Canada carboneutre en 2050. Dans 30 ans ! Et Andrew Scheer n’a même pas cet objectif. Pire, le plan des conservateurs augmenterait les émissions de CO2 !

Si tous les pays dépassent le budget carbone, l’acidification des océans et la fonte des glaciers vont s’accélérer, les ouragans, les canicules, les sécheresses et les inondations vont se multiplier et la production alimentaire va baisser, provoquant des famines dans plusieurs régions. Tout cela aura des effets irréversibles en termes d’effondrement de la biodiversité. Voilà ce que signifie une hausse de plus de 1,5 °C.

Avec ses 15 tonnes par habitant, le Canada est un des plus grands émetteurs de carbone au monde. À titre de comparaison, les émissions annuelles de CO2 par habitant sont de 6,5 tonnes aux Bahamas, où l’ouragan Dorian vient de semer la désolation, de 0,5 tonne au Bangladesh, où la hausse du niveau de la mer a déjà commencé à inonder les zones côtières, et de 0,3 tonne au Mozambique, où le cyclone Idaï a fait des centaines de morts en mars.

Il serait totalement égoïste et irresponsable pour le Canada de dépasser son budget carbone.

Ce que nous affirmons provient exclusivement des rapports du GIEC et d’autres organismes internationaux comme la Banque mondiale et la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture).

Un défi aux candidats

Aujourd’hui, nous lançons ce défi aux candidats aux prochaines élections : prouvez-nous que nous avons tort. Et si nous n’avons pas tort, agissez en conséquence.

Le Canada doit devenir carboneutre bien avant 2050. Il faut amorcer dès maintenant une réduction massive de nos émissions de CO2. Plutôt que de faire des discours creux, nos dirigeants ont le devoir de dire la vérité. Et de mettre la science au cœur des décisions politiques. Tout ne peut pas continuer comme si de rien n’était, en verdissant le discours et l’économie ici et là. La compensation carbone, par la plantation d’arbres ou par des technologies qui n’existent pas encore, ne peut justifier le business as usual en ce pays.

Nos dirigeants doivent s’engager à mener une vaste campagne qui mobilise l’ensemble de la société, une campagne comparable à un effort de guerre.

La vérité est dure à admettre. Mais sans le courage d’y faire face, la réalité deviendra brutale. Nous avons pris la rue pour dénoncer l’inaction. Nous irons aux urnes le 21 octobre prochain. Peu importe le parti qui prendra le pouvoir, nous continuerons de mobiliser la population jusqu’à ce que la volonté populaire inspire à nos gouvernements la volonté politique nécessaire pour faire face à la réalité que la science nous exhorte à considérer.

Dans le résumé du rapport qu’ils ont rédigé à leur intention, les experts du GIEC ont nommé clairement l’impératif que nos gouvernements ont le devoir de transmettre à la population. Cela se résume en cinq mots : le temps presse, agissons maintenant.

* Avec la collaboration d'Anthony Garoufalis-Auger, Extinction Rebellion, Damon Matthews, collaborateur du GIEC et professeur et titulaire de la chaire de recherche en science du climat et durabilité, Université Concordia ; François Geoffroy, La Planète s’invite au Parlement ; et François Delorme, département de sciences économiques, Université de Sherbrooke

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