Chronique

306 fois je t’aime

Quand on passe 60 ans avec la même personne et qu’elle s’en va, forcément, elle ne s’en va pas vraiment.

Comme Pauline.

Clément Gravel se rappelle encore la première fois qu’il l’a vue, dans le Vieux-Québec. « Je marchais avec des amis, j’ai remarqué une jeune femme de l’autre côté de la rue, petite jupe grise, veston bleu marin. Avec un beau petit chapeau. J’ai dit à mes chums : “Cette fille-là, je vais la marier.” »

Il l’a revue quelques mois plus tard. « J’étais à la patinoire, je regardais les gens patiner, quelqu’un m’a tapé sur l’épaule. C’était elle. Elle était la voisine d’une amie. Elle m’avait vu, elle m’avait remarqué aussi. »

Ils se sont dit « oui », à Chicoutimi, le 2 octobre 1954.

Ils ont eu « cinq beaux enfants », quatre gars et une fille. « J’ai été heureux comme ça ne se peut pas. C’est grâce à elle si je suis comme je suis aujourd’hui. J’ai eu une femme extraordinaire, je ne sais pas comment ils ont fait pour la faire… On s’est aimés, tellement aimés. »

Ils étaient partis pour s’aimer comme ça longtemps encore, mais Pauline est tombée malade. Elle est entrée une dernière fois à l’hôpital en novembre 2015, n’en est pas ressortie. À part une fois, pour fêter Noël chez elle, entourée de toute sa famille. « J’allais tout le temps la voir. J’y allais deux, trois fois par jour. Elle pleurait souvent, je la serrais dans mes bras. »

« Des fois, je me réveillais la nuit et j’allais à l’hôpital, juste pour la voir dormir. »

— Clément Gravel, à propos de sa femme Pauline

Un jour de janvier, Pauline a tendu un paquet à Clément, une boîte emballée de papier brun, sans chou ni ruban.

« Je ne l’ai pas déballé tout de suite, je l’ai emmené à la maison et je l’ai déposé sur une table au sous-sol. Je l’ai laissé là. Pendant la nuit, je me suis réveillé et j’ai repensé au paquet, je suis descendu et je l’ai ouvert. Il y avait deux toiles, trois ou quatre petits pinceaux, sept ou huit tubes de peinture. »

Clément est remonté se coucher.

Il est redescendu.

« Je me suis mis à peindre. C’est mystérieux, je n’ai jamais peint de ma vie. J’ouvre ça, je donne des coups de pinceau, je me mets à peindre, à vouloir faire son visage. »

Il signe « Papy ».

Le lendemain matin, dans la lumière du jour, Clément retrouve le portrait de sa femme, il décide de le lui apporter à l’hôpital. « J’arrive, je lui montre ça et… elle s’est mise à sourire ! Je suis tout de suite allé m’acheter le matériel qu’il fallait pour en faire d’autres. La nuit suivante, j’ai fait mon visage, pour compléter. »

Le lendemain, elle a encore souri.

Clément est devenu un peintre de la nuit. « Pauline, elle avait toujours hâte de voir ce que j’avais fait. Elle était heureuse quand je peignais, elle souriait. Elle me disait : “Qu’est-ce que tu vas me faire cette nuit ?” »

Le matin du 1er mars 2016, elle est partie.

Clément n’est pas allé à l’hôpital ce jour-là, ni au salon funéraire. Il a voulu garder l’image de sa Pauline vivante.

La nuit, il la retrouvait. « J’ai continué à peindre. À travers chaque tableau, j’échange avec elle, je raconte une partie de notre histoire, je replonge dans un souvenir. Il y a de l’âme dans mes tableaux, c’est un pinceau qui écrit. Mes tableaux parlent d’elle, ils parlent à elle. Je peux refaire un tableau plusieurs fois, jusqu’à ce que ce soit ce que je veux lui dire. »

Quand il est satisfait, il monte se coucher.

Chaque tableau a un nom, souvent un seul mot. Ensemble. Colère. Néant. Frisson. Bientôt. Heureux. Repos.

Les premiers étaient sombres, les derniers sont plus lumineux.

Il a, en neuf saisons, peint 306 tableaux pour Pauline, de toutes les grandeurs. Il en fait encadrer des dizaines qu’il a accrochés aux murs de sa maison de Saint-Nicolas. Une maison musée adossée au cap, dont les grandes fenêtres à l’arrière donnent sur des arbres matures, une impression de forêt.

Clément a été forestier.

« Quand on est heureux et bien, le temps passe vite. »

— Clément Gravel

« Je fais mes affaires, je passe ma balayeuse, je prends ma voiture pour aller faire un tour quand j’en ai envie. Je m’assois dans mon fauteuil et je regarde la forêt, je suis toujours en contact. Mon cerveau fonctionne, il est actif, je ne lui donne pas le temps de s’arrêter.

« Je mène une vie simple et heureuse. »

Parfois, il compose un poème pour Pauline. Il m’en a récité un, le premier qui lui est venu en tête, l’histoire de deux cœurs si liés qu’on ne sait plus lequel est lequel. « Je lui compose en regardant les arbres par la fenêtre, les feuilles qui tombent. Vous savez, c’est inspirant, l’amour. »

Surtout quand il est immortel.

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