The Hummingbird Project de Kim Nguyen

Comme un tournant

Produit essentiellement au Québec, doté d’un budget d’environ 16 millions de dollars et porté par ses trois vedettes, Jesse Eisenberg, Alexander Skarsgård et Salma Hayek, The Hummingbird Project est le plus accessible des films du cinéaste québécois Kim Nguyen. Cette comédie dramatique constitue d’ailleurs une sorte de tournant pour le réalisateur de Rebelle.

Un cinéaste ravi

Six mois après son lancement au festival de Toronto, The Hummingbird Project s’apprête maintenant à gagner les écrans un peu partout en Amérique du Nord. Kim Nguyen n’a pas d’attentes particulières, mais il est visiblement ravi de la tournure des choses.

« J’avoue avoir été un peu déçu avec Two Lovers and a Bear, pour lequel j’espérais une grande sortie internationale, a indiqué le cinéaste au cours d’un entretien accordé à La Presse. Depuis, je n’entretiens plus d’attentes précises. L’industrie se transforme rapidement et il s’agit parfois d’une question de timing. Dans le cas de The Hummingbird Project, je savais quand même, au moment de sa présentation au TIFF [à Toronto], qu’il susciterait un intérêt, grâce aux acteurs. Le film sortira sur un circuit d’environ 450 salles aux États-Unis, ce qui est très honorable pour une production indépendante ! »

Un film accessible

Même si le récit joue avec des concepts dont la compréhension ne sera pas toujours évidente pour les spectateurs, The Hummingbird Project est sans contredit le plus accessible des films du réalisateur de Rebelle. Jesse Eisenberg et Alexander Skarsgård interprètent deux cousins qui veulent battre le système financier en construisant un câble de fibre optique du Kansas au New Jersey, ce qui leur permettrait de devancer le marché boursier de quelques nanosecondes et d’empocher ainsi des millions. Leur plan est toutefois suivi de très près par la patronne d’une firme de courtage incarnée par Salma Hayek.

« À mes yeux, le marché boursier devrait être l’une des plus grandes préoccupations du monde, bien plus que l’immigration ou n’importe quel autre enjeu social, soutient Kim Nguyen. La Bourse crée des bulles artificielles en favorisant les riches, mais elle engendre aussi beaucoup de pauvreté. Le sujet est plutôt aride, mais j’ai voulu trouver une façon ludique pour évoquer l’absurdité de ce monde-là. J’y vois aussi un peu une similitude avec le milieu du cinéma. Parfois, on est prêt à tout pour faire un film ! »

La transformation d’Alexander Skarsgård

L’un des personnages porteurs d’humour dans ce film est celui d’Anton, qu’incarne Alexander Skarsgård. L’apparence physique de l’acteur suédois, qui a notamment triomphé dans les séries True Blood et Big Little Lies, a été transformée pour l’occasion, non sans créer un certain émoi sur les réseaux sociaux quand les premières photos sont apparues. Anton est un homme très replié sur lui-même, un peu asocial, toujours dans sa bulle, et il n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il se retrouve devant son ordinateur à analyser des algorithmes.

« J’avais un certain nombre d’acteurs en tête pour ce rôle, mais pas vraiment Alexander au départ, confie le cinéaste. Alexander est un très bel homme, il est baraqué, il joue Tarzan ! Puis, j’ai vu The Diary of a Teenage Girl, un film dans lequel il était excellent dans un second rôle. Je savais aussi qu’il avait envie d’aller ailleurs. Quand tu te retrouves avec des acteurs qui n’ont plus aucun complexe à propos de leur personne parce qu’ils sont déjà adulés, et qu’ils ont envie de faire quelque chose de différent, tu peux aller très loin avec eux. Quand je lui ai montré la photo d’un trader chauve, il s’est complètement emballé pour cette image. Mais les distributeurs ont eu très peur ! »

Une industrie en profonde mutation

Révélé en 2002 grâce au film Le marais, sélectionné aux Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère en 2013 grâce à Rebelle, Kim Nguyen en est aujourd’hui à son troisième long métrage en langue anglaise de suite. Il aimerait bien retourner à la langue de Molière, mais les budgets alloués aux productions francophones au Québec sont souvent trop minces pour lui permettre de tourner à la mesure de ses ambitions.

« Je sais très bien qu’il est impossible de décrocher des budgets de 15 ou 20 millions de dollars pour un film en français au Québec, dit-il. Or, j’ai maintenant accès à ce genre de budget. C’est aussi plate que ça. Avec l’arrivée des Netflix, Amazon, Apple, etc., et leurs demandes mirobolantes de contenus, le cinéma est en train de se transformer. Chaque fois que je réalise un film voué à une distribution en salle, je me dis que c’est peut-être le dernier. À la télé, ce qui m’allume le plus est la série fermée de cinq ou six épisodes, où tu peux alors développer une histoire que tu n’aurais jamais pu adapter en un long métrage de deux heures. Ce sont deux industries différentes, presque. Je reçois beaucoup d’offres de ce côté, mais je n’ai rien confirmé encore. Et les budgets, c’est fou. On dispose de 3 ou 4 millions par épisode ! C’est l’équivalent d’un long métrage québécois ! »

Pas de censure

Le cinéaste avait aussi le projet de porter à l’écran la pièce d’Olivier Kemeid, Moi, dans les ruines rouges du siècle, inspirée de la vie de l’acteur québécois d’origine ukrainienne Sasha Samar. Il comptait tourner le film en russe, mais ce projet est maintenant en suspens.

« Parce que Cold War vient de sortir, explique Kim Nguyen. C’est un chef-d’œuvre, un film exceptionnel dans lequel se recoupent un peu les mêmes thèmes. Je sens que Pawel [Pawlikowski] s’est tellement investi dans cette histoire, inspirée de celle qu’ont vécue ses propres parents derrière le rideau de fer. Je n’abandonne pas ce projet, mais je laisse les astres décider si ça peut mener à quelque chose. Et je ne suis pas slave. »

Même s’il a laissé tomber cette dernière phrase, un peu lourde de sens dans le contexte actuel, le cinéaste assure qu’il ne s’empêchera pas de raconter une histoire comme il l’entend, quitte à ce qu’on l’accuse d’appropriation culturelle, une notion qui est d’ailleurs ressortie au cours de la diffusion de Rebelle à la CBC.

« Je crois qu’à partir du moment où l’on part d’une bonne intention et qu’on fait appel à des acteurs en phase avec les rôles – c’était le cas avec Rebelle –, j’ai du mal avec la notion d’appropriation culturelle. Depuis le début de ma carrière de cinéaste, j’essaie d’être le plus fidèle possible à la réalité dans la représentation des personnages. C’est peut-être là où il y a eu un problème d’interprétation à un moment donné. Mais si je souhaite parler de quelque chose qui se passe au sud du Maroc, que l’histoire me touche et que je sens l’urgence d’en parler, je ne m’empêcherai pas de le faire. Si ça peut ensuite lancer une conversation pertinente à ce propos, tant mieux, mais je ne me censurerai pas. »

Kim Nguyen peaufine d’ailleurs un scénario ayant pour cadre la pêche commerciale illégale dans l’océan Indien.

« Ce film sera assez ambitieux, fait-il remarquer. J’espère le tourner à la fin de l’année ou au début de l’année prochaine. C’est un peu une métaphore sur l’écologie et le monde commercial. Il y a un élément épique, même si le propos est plus sombre. J’estime qu’il est temps de revisiter ce voyage vers le cœur des ténèbres. J’ai fait un film coup de poing avec Rebelle et je sens parfois la pression de revisiter cet univers sombre. Les gens ont envie que j’y retourne. Mais peut-être n’est-ce qu’une perception ? Ce qui compte, c’est que j’ai vraiment envie de raconter cette histoire. »

Pour ce projet, Kim Nguyen a déjà une dizaine d’acteurs de renom en vue et il est en train d’en monter le financement. Une histoire à suivre, donc.

The Hummingbird Project (Le projet Hummingbird en version française) prendra l’affiche le 22 mars.

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