Chronique

C’est ouvert, on appuie

Ça a commencé pendant que j’étais en reportage en Slovénie.

J’étais dans une auberge, Hisa Franko, dans le village de Kobarid, facilement accessible à partir de Venise. Pour les visiteurs internationaux, c’est plus simple de passer par là.

Sauf qu’on était le 27 février et la personne veillant aux réservations a fait un commentaire que je n’oublierai jamais.

« On a eu plusieurs annulations. Apparemment, c’est à cause du virus. »

Des gens qui ne voulaient plus passer par Venise, une des premières villes à tomber dans l’abysse de la maladie.

C’était le tout début.

Il y a trois semaines, mais on dirait que c’était il y a six mois.

On était loin, mais tellement loin de se douter que le fameux virus forcerait la fermeture de l’auberge en question et d’à peu près tous les restaurants qui me tiennent à cœur. D’Olive + Gourmando au Pied de cochon, en passant par Noma, à Copenhague, Septime, à Paris, L’Argine a Venco, dans le Frioul, ou l’Osteria Francescana, à Modène.

Partout dans le monde.

Retour à Montréal, en quatorzaine, texto à David McMillan, de Joe Beef : « Vous faites quoi ? »

Je ne me rappelle plus la séquence exacte de ses réponses, mais en trois jours, c’était passé de « on a perdu toutes nos réservations internationales » à « on reste ouvert, mais c’est vide », puis à « on ferme tout ».

Les restaurants, m’a-t-il expliqué, sont toujours à quatre ou cinq semaines de la faillite. Personne n’a jamais les poches assez pleines pour fonctionner à perte pendant plus longtemps.

Quand Martin Picard a annoncé à ses équipes, dimanche soir dernier, que les cabanes devaient fermer et que 80 personnes se retrouvaient sans job, bien des larmes ont coulé.

« Ça m’a vraiment ému », m’a-t-il confié.

L’injustice de ce virus immonde obligeant des restaurateurs à laisser tomber ceux qu’ils aiment, la tristesse de voir tant de gens perdre leur gagne-pain, le bouleversement de constater tant d’attachement pour le restaurant.

***

Sur les réseaux sociaux, toutes sortes d’initiatives ont commencé.

Graziella a annoncé qu’elle préparait maintenant des plats à emporter, la Cabane du pied de cochon aussi. En fait, des repas complets. Le Thaïlandais Pumpui a fait savoir qu’il était encore au poste pour préparer des plats et vendre du vin. McKiernan s’est mis en mode « pour emporter ».

À Paris, l’organisme Parabere Forum, qui met de l’avant les femmes en gastronomie, s’est mis à parler sur Instagram de toutes sortes d’initiatives partout dans le monde.

Des boulangères encore à l’œuvre en France ou en Suède, des Australiennes qui préparent des repas indiens ou thaïs à emporter, la chef Roberta Sudbrack encore au poste chez Sud, à Rio de Janeiro, pour préparer des plats à manger à la maison, des boîtes bento à la japonaise à Paris… La liste est longue.

L’initiative a un nom : « C’est ouvert, on appuie. »

On devrait faire la même chose ici.

Parler de tout ce qui roule encore et qu’on peut appuyer.

Parce que nos restaurants tiennent aujourd’hui par un cheveu, avec l’effondrement de leur chiffre d’affaires, le démembrement de leurs équipes, la clientèle cloîtrée dont on ignore quand elle réapparaîtra.

Le virus a mis presque tout le monde au chômage, a déconstruit toutes les communautés créées autour de ces commerces.

Parce qu’un restaurant, ce n’est pas qu’un lieu.

Ce sont des gens qui y travaillent, qui y vont, qui s’y retrouvent, ce sont des producteurs qui les fournissent.

Il ne faut pas se retrouver en gang. Il faut limiter nos mouvements. Mais il faut aussi penser à ceux qui prennent le pire en plein visage.

Au lieu d’annuler vos réservations, remettez-les à plus tard. Achetez là où on cuisine encore. Bonne chance à tous.

C’est ouvert. On appuie.

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