Chronique

L’éléphant Trump débarque à la Conférence de Montréal

La 24e édition de la Conférence de Montréal n’indiquait nullement dans sa programmation officielle la présence possible de Donald Trump à l’un des 15 ateliers prévus tout au long de la journée. Pourtant, les positions extrêmes formulées durant le week-end par l’imprévisible président américain ont dominé la grande majorité des discussions hier à l’ouverture de cette conférence internationale.

Alfanesh Beschloss, PDG et fondatrice de The Rock Creek Group, une firme d’investissement établie à Washington, était la conférencière invitée du déjeuner-causerie d’ouverture du Forum économique international des Amériques, et elle n’a d’ailleurs pas manqué de souligner combien le thème de cette année « Une nouvelle mondialisation : Gérer l’incertitude » était de circonstance.

« C’est intéressant de se retrouver au Canada ce matin. Mais remarquez que si le G7 s’était déroulé en Europe ou ailleurs dans le monde, Donald Trump aurait agi de la même façon. Il parle pour obtenir le plus grand consensus chez lui, mais il n’a aucune crédibilité aux yeux de la communauté internationale », a observé cette ex-chef des investissements de la Banque mondiale.

Invariablement, à chacun des ateliers, peu importe le thème, le comportement de Donald Trump en marge de la rencontre du G7 alimentait la discussion ou servait à illustrer les dérives erratiques où conduisent nécessairement populisme et protectionnisme.

Pour ma part, bien avant le fiasco annoncé du G7 du week-end dernier, j’avais planifié de réaliser une entrevue avec Enrico Letta, ex-premier ministre de l’Italie en 2013-2014 et surtout actuel doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po Paris.

Enrico Letta était l’un des quatre panélistes qui participaient hier en fin d’après-midi à une table ronde ayant pour thème La diplomatie économique à une époque incertaine.

Quel beau sujet d’actualité à développer, m’étais-je dit sans savoir que l’exubérance fallacieuse de Donald Trump allait multiplier la pertinence d’en apprendre plus sur cette nouvelle et singulière démarche.

« C’est le grand sujet de l’heure, me lance d’entrée de jeu Enrico Letta. On a construit au cours des dernières décennies des ponts politiques et économiques entre les États et la peur soudaine de la mondialisation fait en sorte que l’on veuille revenir en arrière. »

« Avec l’élection de Trump et le Brexit, on veut couper les ponts, remettre des murs et des frontières. »

— Enrico Letta

Selon l’ex-politicien, devenu aujourd’hui doyen, il faut répliquer au protectionnisme et le G7 du week-end dernier l’a convaincu, plus que jamais, de l’urgence d’agir.

L’idée de développer et d’élever le concept de diplomatie économique pour en faire un parcours universitaire est née il y a deux ans dans la foulée de rencontres entre Enrico Letta, Michel Patry, directeur de HEC Montréal, et Gil Rémillard, président-fondateur de la Conférence de Montréal.

Deux autres institutions universitaires se sont jointes à l’initiative de Sciences Po Paris et de HEC Montréal, soit la University of California-San Diego et la Seoul National University.

« On a eu des rencontres à quatre toute la journée, l’entente est totale et on est tous très enthousiastes. On prévoit mettre sur pied un certificat en diplomatie économique.

« La coopération a toujours été profitable au plus grand nombre. On va former les jeunes pour qu’ils poursuivent dans cette voie. On ne peut pas laisser aller le discours primitif de Donald Trump. L’histoire nous a appris qu’on ne peut revenir dans le passé », observe Enrico Letta.

Des réactions de corridor

L’excessivité trumpienne du week-end a évidemment largement débordé de l’enceinte de la Conférence de Montréal. Dans les corridors de l’événement, tous ne parlaient que des dernières pitreries du président de la principale puissance économique mondiale.

Pour sa part, Guy Cormier, président du Mouvement Desjardins, garde toujours espoir que le Canada réussisse à reconduire l’Accord de libre-échange nord-américain.

« Je suis optimiste de nature. Au-delà des palabres, il y a la réalité économique. Je pense qu’on va pouvoir signer un accord sans mettre à mal notre agriculture. »

— Guy Cormier

L’ex-premier ministre Jean Charest est lui aussi d’avis que les attaques de Trump contre le modèle canadien de la gestion de l’offre en matière agricole ne sont que du bruit.

« Ils ne se sont jamais opposés à notre modèle. Leur agriculture est hyper-subventionnée. Ils savent qu’ils n’ont pas de cause. Ce qui m’inquiète davantage, c’est la menace d’une taxe de 25 % sur nos exportations du secteur automobile. C’est la colonne vertébrale de l’accord de libre-échange. Ça pourrait faire mal », appréhende Jean Charest.

L’ex-premier ministre s’inquiète aussi de la constance thématique affichée par Donald Trump depuis le jour où il a décidé de se présenter à la présidence américaine : le mur mexicain, la réduction de l’impôt des sociétés, la déréglementation et le commerce international.

Une préoccupation que partage aussi Pierre Pettigrew, ex-ministre du Commerce international et des Affaires étrangères du Canada.

« On observe un certain pattern dans la rhétorique de Donald Trump, ce qui peut inquiéter. Mais sur le fond, il n’a pas de cause. Et c’est beau de voir la solidarité qu’a affichée l’Europe qui reste résolument derrière le Canada.

« J’ai été ministre du Commerce international durant cinq ans et on a eu des différends avec les États-Unis. Mais on a toujours été capables de s’entendre. Avec Trump, c’est plus compliqué mais Mme Freeland et son équipe font un travail admirable », constate Pierre Pettigrew.

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