Les requins passent à l’attaque

Chaque année, en juin, une passe de Polynésie attire des centaines de squales aimantés par les milliers de mérous venus se reproduire. Longtemps on a cru que les requins gris de récif chassaient en solitaire. Appareil au poing, le biologiste et photographe Laurent Ballesta prouve le contraire. Avec son équipe, il s’est invité au cœur du festin.

Corps-à-corps de peaux froides et de regards fiévreux, dents aiguisées… Dans ce grouillement dantesque, un homme, l’œil collé au viseur. Le scénario semble briguer la Palme d’or de l’horreur. D’autant que le sang fuse. Mais c’est celui des mérous, demoiselles et poissons-perroquets. 

« Les requins ont une image de barbares hyper-violents, dit Laurent Ballesta. Certes, ce sont des prédateurs sauvages qui ne connaissent pas la pitié… mais ils ne connaissent pas la haine non plus. Ils ont beaucoup de mal à attraper leurs proies. J’ai voulu montrer leurs faiblesses aussi bien que leur force. » 

Des yeux bleu lagon, une voix mouchetée de soleil par l’accent de l’Hérault, le photographe de 44 ans joue une fois de plus les poissons-pilotes pour une épopée qui mêle splendeur des images et découvertes scientifiques.

Trouvaille

Tout commence par une rumeur : des milliers de mérous se reproduiraient à la pleine lune dans l’atoll de Fakarava, un paradis polynésien de la taille d’un confetti. Ballesta s’y rend en 2014 et découvre un Woodstock de poissons amoureux. Et une concentration unique au monde, elle aussi, de requins gris de récif. 

En journée, d’immenses groupes de squales planent dans une passe qui relie le lagon à l’océan. Ils peuvent ainsi se reposer en se plaçant face au courant car, le reste du temps, ils doivent avancer pour respirer. Quand frétille un plat du jour potentiel, ces prétendus champions de l’attaque restent d’un calme olympien. Question d’expérience. 

Tant qu’il fait jour, les proies leur échappent comme un savon dans une baignoire. Mais que Raa, le dieu-soleil polynésien, commence à bâiller et ils reprennent l’avantage… Alors, gare à ceux qui n’ont pas trouvé un pli de roche ou de corail pour somnoler en paix !

On croyait que les requins gris se séparaient au crépuscule pour partir chasser seuls… Les puissantes torches des plongeurs révèlent un spectacle inédit : dans les bas-fonds nocturnes, des hordes survoltées. 

« Au début, raconte Ballesta, on n’osait pas approcher. On restait 10 mètres au-dessus, les genoux repliés sous les épaules tant on craignait les mâchoires. Mais dans l’eau, on ne peut pas utiliser un téléobjectif comme pour un safari africain. Impossible de garder ses distances, il faut photographier à bout portant. Alors, on avançait de plus en plus. Et, une nuit, on s’est retrouvés au milieu d’une bousculade. On croit qu’on va être mordu… Mais rien. » 

Les « fauves » poursuivent une idée fixe, ou plutôt des êtres exclusivement pourvus d’écailles. S’ils heurtent un homme, c’est par mégarde. Gare au choc, cependant : « L’un d’eux m’a cogné la poitrine avec tant de puissance que j’en ai eu le souffle coupé. »

Chorégraphie

L’homme-grenouille est un crapaud pataud. Ni sonar ni branchies, une vision déformée, des mouvements encombrés. Face à lui, la mêlée de prédateurs semble anarchique. L’est-elle autant qu’il y paraît ? L’équipe décide de revenir. Année après année. 

« Ce sont les plongées les plus addictives de ma vie. On est dans l’instant. Dans l’instinct. Ça part dans tous les sens. On sent des trucs entre ses jambes, on est bousculé dans le dos, tenté de regarder partout… »

— Laurent Ballesta, photographe

« Au début, poursuit-il, j’étais fasciné par le spectacle et impuissant à le restituer. Après, je me disais sans cesse de garder l’œil dans le viseur. » Il faudra 3 000 heures de plongée et plus de 80 000 clichés pour commencer à percer le mystère. L’appareil photo enregistre des fulgurances qui échappent au regard. 

De retour sur terre, l’équipe visionne des milliers d’images. Et… miracle, le chaos se mue en chorégraphie. Loin d’être des individualistes forcenés, les requins gris coordonnent leur action lors des poursuites. Mais après la capture, pas de partage. Ce singulier cocktail de coopération et de compétition a tout pour enivrer des chercheurs. Voilà une aventure comme Ballesta les aime, en forme de triple défi : scientifique, photographique et sportif. « Le milieu océanique reste méconnu, car on ne peut y faire que des incursions. Avec l’impression de regarder une pièce obscure par le trou d’une serrure. »

Caméras et puces

En 2017, le photographe convainc des biologistes et une équipe de tournage pour Arte de se joindre à l’expédition annuelle. Ils seront les aventuriers d’une arche conçue pour les besoins de la cause : 32 caméras placées à intervalles réguliers sur une structure en arc de cercle. Ainsi pourra-t-on filmer, à 1 000 images par seconde, une même scène sous plusieurs angles. Un dispositif inauguré lors du tournage de Matrix, mais dans le cinéma animalier, c’est une première. 

Et un enfantement dans la douleur : malgré neuf mois de fabrication, c’est un prématuré qui arrive à Fakarava. « Il n’avait même pas été testé en piscine, soupire Ballesta. Un enfer à déplacer sous l’eau. On l’a rebricolé comme on pouvait. Sur un atoll, impossible de filer à Castorama… » Une fois muni de bois flottant et autres trouvailles locales, l’engin futuriste peut mettre le cap sur l’abysse, jusqu’aux agités du grand bocal… et attendre que leur trajectoire passe en son centre.

À cette manœuvre délicate s’en ajoute une autre. Pour étudier le mouvement des requins, le chef d’expédition propose de les équiper de puces électroniques qui émettront pendant un an. D’habitude, ce genre d’expérience suppose d’hameçonner les bêtes. Ballesta va utiliser une technique moins intrusive… 

Quand on les retourne le ventre vers le haut, les superprédateurs se figent, comme hypnotisés. Pourquoi ne pas en profiter pour leur attacher un nœud coulant à la queue et les remonter ainsi à la surface ? Seule solution : une fois de plus, plonger de nuit. Le jour, les requins gris semblent rêvasser ; en réalité, ils sont d’une extrême vigilance. C’est le moment où ils risquent de se transformer en proies pour le requin-marteau. Mais quand ils chassent dans les ténèbres, ils oublient de se méfier. « Au point que je pouvais en attraper un avec chaque main », dit Ballesta. 

L’exercice n’est pas sans danger : « Une nuit, je sens un choc violent derrière la cuisse. Ça pique. Je passe une main. Ma combinaison est déchirée et je saigne. Sur le coup, je me dis que je me suis fait mordre. Mais une vidéo montre que j’ai été blessé par les éperons en lames de rasoir d’un poisson-chirurgien pris dans la gueule d’un requin. » Laurent en est quitte pour quatre points de suture. Heureusement, la horde n’a pas réagi à l’odeur du sang… 

« Ces requins ne sont sans doute pas programmés pour attaquer des bêtes de 1,80 mètre », explique le photographe. Et de souligner que, en 3 000 heures, pas un plongeur n’a été mordu, même si « ces squales ne sont pas de tendres agneaux qu’on a envie de caresser »… 

Restent les hématomes dus aux chocs. Et la fatigue : « Après sept semaines à plonger nuit et jour, on était anéantis. Dans un lieu qu’on connaît bien, avec une eau à 28 °C, tout paraît facile. Et on en fait trop. On a tous contracté des otites à répétition et des infections tropicales. J’ai perdu 7 kilos. Autant qu’en Antarctique, dans une mer à – 1 °C. Au retour, j’ai dormi quatre jours, du lit au sofa, du sofa au hamac… »

Spectacle unique

En contrepartie, une moisson d’images exceptionnelles. Et des scientifiques enchantés par leurs trouvailles, qui en annoncent d’autres grâce aux puces électroniques. Après sa première plongée nocturne avec Ballesta, le biologiste Yannis Papastamatiou, de l’Université internationale de Floride, fait part de sa stupéfaction. En vingt-cinq ans d’observation des requins dans le monde entier, il n’avait assisté qu’à une ou deux scènes de prédation : « Là, j’ai arrêté de compter. Incroyable ! » 

En décryptant les capteurs, Johann Mourier, du CNRS, a découvert que les requins pouvaient atteindre la vitesse de 32 mètres/seconde : 115 km/h ! Après ces « quatre années de travail photographique sous le signe de la lune », Laurent Ballesta vient de publier 700 requins dans la nuit, son douzième ouvrage, où la beauté des images le dispute à celle des textes. Ce projet est celui dont il se sent le plus fier, nous confie-t-il juste avant de repartir à Fakarava. 

Gamin, il ne jouait pas aux cow-boys et aux Indiens mais aux aventures du commandant Cousteau : « Aujourd’hui, le jeu est devenu un métier mais le rêve est resté le même. » Il veut vivre toujours plus fort, mais sans perdre le nord : il faut garder les pieds sur terre pour tutoyer les abysses. En tahitien, « fakarava » signifie « ce qui rend les choses superbes »…

700 requins dans la nuit, de Laurent Ballesta, éd. Andromède Collection.

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