Île-du-Prince-Édouard

Révolution verte à l’horizon

OTTAWA — Berceau de la Confédération canadienne, l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) pourrait revendiquer sous peu un autre titre historique en devenant la toute première province canadienne à élire un gouvernement issu du Parti vert.

Mené par un chef populaire, Peter Bevan-Baker, le Parti vert de l’Î.-P.-É. a vu ses appuis bondir au cours des 12 derniers mois et se retrouve maintenant en tête dans les intentions de vote, selon le dernier sondage mené par la firme Corporate Research Associates, alors que des élections provinciales sont prévues l’an prochain.

Selon ce sondage, mené en août auprès de 300 insulaires, le Parti vert récolte 38 % des appuis, contre 35 % au Parti libéral et 20 % seulement au Parti conservateur.

La popularité de M. Bevan-Baker, un dentiste de profession élu pour la première fois à l’Assemblée législative en 2015, donne des ailes à sa formation politique. Depuis février, il arrive en tête de liste des réponses des électeurs quand vient le temps de choisir le leader le plus apte à diriger la province. En effet, 39 % des électeurs jettent leur dévolu sur le chef du Parti vert, tandis que 24 % seulement optent pour le premier ministre libéral Wade MacLauchlan. Le chef du Parti conservateur, James Aylward, qui n’obtenait que 17 %, a quitté ses fonctions le mois dernier.

Le Parti vert a d’ailleurs fait élire une deuxième députée à l’Assemblée législative, Hannah Bell, à la faveur d’une élection partielle en novembre 2017. On compte 27 députés en tout à la « Province House ».

En principe, les élections doivent avoir lieu à l’automne 2019, mais elles seront vraisemblablement avancées au printemps pour éviter d’empiéter sur les élections fédérales, prévues en octobre prochain.

« Il se passe quelque chose à l’Île-du-Prince-Édouard. Et il est temps que le reste du pays s’y intéresse », a lancé hier à La Presse Stuart Neatby, journaliste au quotidien The Guardian de Charlottetown qui couvre la joute politique à l’Assemblée législative de la province.

M. Neatby a soutenu que l’avance du Parti vert dans les intentions de vote traduit une lassitude des électeurs envers les partis traditionnels. À l’Î.-P.-É., le Parti libéral et le Parti conservateur se sont échangé le pouvoir au cours des 150 dernières années.

Les libéraux, qui gouvernent la province depuis 2007, commencent à accumuler les scandales. Le Parti conservateur, lui, nage dans l’instabilité. En sept ans, il a connu cinq chefs différents. Les membres du parti devront en choisir un sixième d’ici quelques mois, a relevé M. Neatby.

Résultat : le Parti vert pourrait causer une surprise aux prochaines élections si les libéraux n’arrivent pas à renverser la vapeur. Il deviendrait le tout premier gouvernement vert non seulement au Canada, mais aussi sur tout le territoire nord-américain.

Une telle percée historique s’ajouterait aux récents succès du Parti vert ailleurs au pays. En Colombie-Britannique, le Parti vert détient la balance du pouvoir. L’an dernier, le chef du Parti vert, Andrew Weaver, a accepté d’appuyer le Nouveau Parti démocratique pour former un gouvernement de coalition pour une durée de quatre ans en échange de certaines concessions, ce qui a mis fin à un règne de 16 ans du Parti libéral.

Au Nouveau-Brunswick, la couleur du gouvernement n’est pas encore définitive après les élections provinciales du mois dernier, où les conservateurs ont remporté 22 sièges et le Parti libéral, 21 sièges. Le Parti vert est devenu un acteur incontournable en faisant élire trois députés, soit deux de plus qu’en 2014.

En juin, le Parti vert de l’Ontario a fait élire le tout premier député de son histoire aux élections provinciales. Le chef du parti, Mike Schreiner, a remporté la victoire dans la circonscription de Guelph en récoltant 45 % des suffrages.

La leader du Parti vert sur la scène fédérale, Elizabeth May, n’est donc plus la seule membre de sa famille politique à détenir un siège. On compte désormais 10 députés du Parti vert élus aux quatre coins du pays.

En entrevue avec La Presse, le chef du Parti vert de l’Î.-P.-É., Peter Bevan-Baker, affirme ne rien tenir pour acquis. Mais il souligne que la frustration des électeurs envers les partis traditionnels – un phénomène qui s’est manifesté au Québec lors des récentes élections provinciales remportées par la Coalition avenir Québec – est l’un des facteurs qui expliquent les récents succès de son parti.

« Les électeurs sont frustrés de voir que les partis politiques traditionnels manquent cruellement d’imagination. On voit cela partout dans le monde, et pas seulement au Canada. »

— Peter Bevan-Baker, chef du Parti vert de l’Île-du-Prince-Édouard

« À l’Île-du-Prince-Édouard, j’ai été élu il y a un peu plus de trois ans. J’ai donc eu l’occasion durant ces trois dernières années d’établir le Parti vert comme une option de rechange crédible, une option avec laquelle les insulaires sont à l’aise », a dit M. Bevan-Baker, qui est natif de l’Écosse et qui a immigré au Canada en 1985.

Établi à l’Île-du-Prince-Édouard depuis une quinzaine d’années après avoir vécu dans l’Est ontarien pendant moins de deux décennies, M. Bevan-Baker a été candidat pour le Parti vert fédéral en 1993 et en 1997. Il connaît bien Elizabeth May. Il a aussi tenté sa chance sur la scène provinciale en Ontario. En tout, il a porté les couleurs du Parti vert à neuf reprises avant d’être élu en 2015.

Il croit que l’accent que son parti met sur la lutte contre les changements climatiques est aussi un élément important, mais il souligne que les résidants de l’Île sont attachés à la terre et à la mer d’une manière plus importante qu’ailleurs au pays. « Il y a ici des sensibilités naturelles à l’environnement parce que nous vivons dans une île. Mais nous avons réussi à démontrer que le Parti vert est plus qu’un groupe de défense de l’environnement. Nous avons des politiques solides touchant la santé, l’éducation, les transports, l’énergie et les politiques sociales, entre autres », a-t-il dit.

Depuis que son parti a pris la tête dans les sondages, les autres formations ont aligné leurs canons dans sa direction. « Oui, nous sommes la cible des attaques des autres partis maintenant. » Pourquoi a-t-il choisi le Parti vert ? « À cause de mes enfants. J’ai quatre enfants. […] Quand on a des enfants, notre perspective change sur une foule de choses. J’ai fait de la projection dans le temps sur le monde qui attendait mes enfants et je n’ai pas aimé ce que j’ai vu. J’ai compris que des changements majeurs doivent être faits pour faire en sorte que mes enfants puissent vivre dans un monde sûr. »

Selon lui, aucun parti politique au pays ne peut ignorer les enjeux environnementaux aujourd’hui. Les récents succès de Québec solidaire, qui a fait de l’environnement son principal cheval de bataille durant la récente campagne au Québec, en sont la preuve. « Nous devons tous fournir notre part pour lutter contre les changements climatiques », affirme M. Bevan-Baker. À cela, il pourrait ajouter : « À bon entendeur, salut ! »

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