Chronique Lysiane Gagnon

MOUVEMENT DES GILETS JAUNES Une collision sans précédent

La collision est sans précédent : c’est celle de la rationalité désincarnée d’un président isolé face à une marée déchaînée d’irrationalité, de révoltes viscérales et de revendications contradictoires.

Tous les présidents de la Ve République ont été des hommes mûrs et de fins politiciens. Emmanuel Macron est le premier qui soit arrivé au pouvoir sans réelle expérience politique, après avoir passé sa courte vie d’adulte à jongler avec des idées et des chiffres plutôt qu’avec des sensibilités humaines, gonflé par l’assurance vaniteuse qu’il suffit d’avoir des projets fermes et intelligents pour les faire triompher.

Brillante comète au-dessus des partis, il a cru pouvoir régner sans s’appuyer sur un parti ancré dans la population et sur des corps intermédiaires (maires, syndicats, patronat, associations citoyennes), en s’entourant de députés néophytes qui lui devaient tout… et « n’écoutant personne », comme le lui reproche aujourd’hui son ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, qui avait été son mentor et qui a démissionné l’été dernier.

Le pouvoir isole, inévitablement. Mais dans ce cas-ci, la solitude est totale.

Sous les coups de butoir des gilets jaunes qui réclament sa démission, Emmanuel Macron est un homme seul, entouré d’une bande de parlementaires affolés et de ministres débutants… et d’un premier ministre avec lequel il n’a pas été capable de convenir d’une stratégie commune face à la crise des gilets jaunes.

Le premier ministre Philippe comptait ramener l’impôt sur la fortune, le président s’y est opposé. Humiliation de taille, mercredi : l’Élysée a annulé d’autorité la proposition de moratoire sur le prix des carburants qu’Édouard Philippe s’apprêtait à présenter au Parlement. L’augmentation des taxes à l’essence sera totalement éliminée… pour 2019. Une promesse dont se moquent les gilets jaunes, qui soupçonnent qu’elle reviendra en 2020.

Pour illustrer combien l’exécutif est « déconnecté » de la « France d’en bas », le collègue Christian Rioux signalait hier qu’alors que des centaines de barrages routiers bloquaient le pays, l’Assemblée nationale discutait de… l’interdiction de la fessée !

En un an et demi, Emmanuel Macron a réussi à se faire haïr, non pas tant d’abord par ses politiques que par son arrogance ahurissante qui suinte le mépris social. Les Français, « des Gaulois réfractaires au changement »… À un jeune horticulteur sans emploi : « Il suffit de traverser la rue pour trouver du travail ! [dans la restauration]  » À des entrepreneurs : « Il y a des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien. »

L’élimination partielle de l’impôt sur la fortune (pour les biens mobiliers) lui a collé l’étiquette de « président des riches », même s’il s’agit en fait d’une mesure qui vise la création d’emplois par le réinvestissement dans l’économie.

Face à lui, une énorme vague de revendications impossibles à satisfaire, car elles se contredisent.

On réclame plus de services publics… mais moins de taxes. On exige en même temps l’augmentation du salaire minimum et la dissolution de l’Assemblée nationale. Un référendum en même temps que des élections. On s’en prend à la réduction minime de l’aide au logement en oubliant l’abolition de la taxe d’habitation (une économie de plusieurs centaines d’euros par ménage). On en a contre la dégradation de certains services publics… en oubliant les services de santé, très accessibles presque partout.

Les trois quarts des Français veulent abolir les mesures punitives sur les carburants, mais ils sont aussi nombreux à souhaiter lutter contre les changements climatiques… Cette semaine, c’était au tour des lycéens (qui n’ont pas d’auto et n’achètent pas d’essence) de se joindre à la fronde, pour protester contre la réforme des universités… en oubliant qu’elles sont gratuites.

Plus les jours passent, plus ce mouvement sans chef, sans porte-parole, sans ligne directrice, devient dangereux.

Il n’est encadré, si l’on peut dire, que par la fureur irrationnelle des réseaux sociaux qui véhiculent toutes sortes de théories du complot (exemple : sous la pression de l’ONU, la France accueillera 480 millions de migrants !).

De par sa nature, cette fronde sape les fondements mêmes de la démocratie de représentation, au profit de ce qu’on appelle faussement la « démocratie directe » – une forme d’anarchie qui peut mener au pire totalitarisme, car en l’absence de porte-parole élus, on n’a affaire qu’à des chefs autoproclamés dominant des foules survoltées, où l’humeur du moment l’emporte sur l’établissement de stratégies rationnelles. Ce qui exclut d’emblée la négociation.

D’ailleurs, comme on l’a vu lors des dernières émeutes, les gilets jaunes, pour la plupart d’honnêtes citoyens désemparés en quête d’attention, se sont fait parasiter par des militants violents – « black blocs », néonazis, fachos de gauche, écolos radicaux et autres extrémistes résolus à créer un climat d’insurrection.

Ces casseurs-là n’ont rien à voir avec les pilleurs ordinaires ni avec les jeunes immigrés qui incendient épisodiquement les autos dans leurs banlieues déshéritées.

« Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme ! », disaient des graffitis peints samedi dernier autour des Champs-Élysées. Ce sont manifestement des types instruits qui ont imaginé ce slogan bien orthographié, inspiré d’une chanson de Francis Blanche (sur l’air de Jingle Bells). Ils savaient ce qu’ils faisaient en s’attaquant, à l’Étoile, aux symboles mêmes de la République. Dangereux ? Assurément.

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