Chronique

Les coulisses d’une reconstruction

« En arrière pour Lafrenière. »

Le slogan est partout. À la radio. À la télévision. Dans les réseaux sociaux. Un plaidoyer cynique pour l’effondrement du Canadien, afin d’augmenter ses chances de repêcher Alexis Lafrenière. Des partisans souhaitent même que le Tricolore assemble la pire formation possible pendant plusieurs années.

Pourquoi ?

Pour accumuler les choix les plus élevés du repêchage. Ceux qui permettent d’acquérir les meilleurs espoirs. Cette stratégie – populaire au baseball – implique plusieurs saisons consécutives dans la cave. Entre trois et huit, selon les organisations.

C’est une chose de souhaiter une reconstruction. C’en est une autre de la subir. Comme joueur. Dans le vestiaire. Lorsque son club perd soir après soir, mois après mois, année après année.

Comment les athlètes vivent-ils cette période de transition ?

J’ai posé la question à trois hockeyeurs qui sont passés par là.

Tous m’ont répondu la même chose.

« C’est lourd. »

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Bruno Gervais a joué avec les Islanders de New York de 2005 à 2011. Six saisons. Toutes en période de reconstruction.

« C’était difficile, se souvient-il. Ça recommençait chaque année. Ça ne fonctionnait jamais. Tu te dis : “Je dois me concentrer sur le processus, pas les résultats.” Sauf que les gars autour de toi, ce sont tous de fiers compétiteurs. Ils ont gagné ailleurs. Ils veulent gagner ici. Et là, tu te fais dire : “Joue, poursuis ton développement, et peut-être que dans quelques années, on sera bons.” C’est lourd… »

Et démotivant.

En 2018, les Sabres de Buffalo ont raté les séries éliminatoires pour la septième saison de suite. À 35 points d’une qualification. Après le dernier match, Ryan O’Reilly s’est vidé le cœur. Il était épuisé de jouer pour une équipe où la défaite était acceptée au nom de la reconstruction. « C’est décevant. Triste. Plusieurs fois cette année, j’ai senti que j’avais perdu mon amour pour [le hockey]. Ça me bouffe de l’intérieur. »

Bruno Gervais comprend parfaitement ce sentiment.

« À un moment donné, ça devient quasiment correct de perdre. Ce n’est plus grave. Pourvu que les jeunes jouent, qu’ils se développent et s’améliorent. C’est très frustrant. »

— Bruno Gervais

« Les gars ont tous une raison de jouer, poursuit-il. Tu es fier. Tu peux chercher un nouveau contrat. La grande majorité continue de [donner son 100 %]. Mais quand les matchs ne veulent plus rien dire, il y a des gens moins engagés. Ils veulent juste se rendre à l’été en santé. Tu le ressens. Tu le vois. »

Le défenseur Éric Gélinas a vécu une situation semblable à celle de Ryan O’Reilly. C’était au Colorado, en 2017. L’Avalanche – en pleine transition – n’avait amassé que 48 points. Le pire total pour une équipe de la LNH depuis l’an 2000*.

« C’était très difficile, m’a-t-il raconté. Tu es un professionnel. Tu dois te présenter à l’aréna chaque jour. Tu dois trouver un moyen de te motiver, même si le prochain match ne veut rien dire. Moi, c’était simple. Je jouais pour mon prochain contrat. Mais j’étais réaliste. Je voyais bien que je ne figurais pas dans les plans de reconstruction de l’équipe.

« Mentalement, humainement, c’est lourd. Mon amour pour le hockey n’était plus le même. C’était devenu juste un travail. »

Après un court séjour avec le Rocket de Laval, Éric Gélinas est parti en Europe. Il évolue aujourd’hui dans le Rögle BK, en Suède. « Ici, ça ne fonctionne pas pareil. Mes responsabilités ont augmenté. J’ai retrouvé mon amour pour le hockey. Je suis vraiment bien maintenant. »

***

Denis Gauthier a été plus chanceux. Il a vécu les deux côtés de la reconstruction.

D’abord, la pente ascendante. C’était avec les Flames de Calgary, au tournant du siècle. « Je faisais partie d’un groupe de jeunes défenseurs : Robyn Regher, Derek Morris, Tony Lydman, Jordan Leopold… Nous étions tous dans le début de la vingtaine. On avait beaucoup de talent. Jarome Iginla était une star en devenir. On a connu des saisons difficiles [les Flames ont raté les séries sept ans de suite]. Darryl Sutter est arrivé comme entraîneur-chef. Ça a pris un an et demi pour établir des bases solides. La saison suivante, on a atteint la finale de la Coupe Stanley. »

Mais trois ans plus tard, Denis Gauthier s’est retrouvé sur l’autre versant. La pente descendante. Avec les Flyers de Philadelphie.

« L’équipe était divisée en deux groupes. D’un côté, tu avais des jeunes comme Jeff Carter et R.J. Umberger, qui venaient de gagner la Coupe Calder. De l’autre, des vétérans en fin de carrière. L’organisation donnait beaucoup de responsabilités aux jeunes. Ça a créé une petite tension. »

— Denis Gauthier

Les Flyers se sont mis à perdre. Beaucoup. En 2006-2007, le club a terminé au dernier rang de la LNH. Comment était l’ambiance dans le vestiaire ?

« Pénible, confie-t-il. La chose la plus stimulante pour un joueur de hockey, c’est de disputer des matchs qui sont importants. Tu veux gagner. Tu veux te rendre à la Coupe Stanley. Mais là, tu joues des matchs sans signification. Tu joues juste pour une position au classement. »

« Arrive un moment où tu te présentes à l’aréna et tu te dis : “Aujourd’hui, ça ne me tente pas de me faire huer. Ça ne me tente pas de me faire ch… sur la tête par les partisans.” »

***

Denis Gauthier vient d’effleurer le sujet. Dans un projet de reconstruction, il y a aussi le choc des générations.

Idéalement, les vétérans encouragent les recrues. Comme Shea Weber le fait avec le Canadien. Dans la réalité, c’est souvent plus compliqué. Les espoirs et les vétérans ne partagent pas tous les mêmes objectifs. Les premiers veulent s’imposer. Les seconds tentent de s’accrocher.

Bruno Gervais en a été témoin à New York. Les Islanders misaient sur un solide noyau de jeunes. John Tavares, Josh Bailey, Blake Comeau et Kyle Okposo. Le défenseur québécois était à peine plus vieux qu’eux. Pour les entourer, l’équipe a embauché des joueurs autonomes. Des vétérans en fin de carrière. Un mélange qui s’est avéré malheureux.

« Chaque année, les Islanders signaient cinq ou six gars qui n’avaient plus de chances ailleurs. Ces joueurs n’avaient pas la bonne mentalité. Peu d’attachement envers le club. Pour eux, c’était juste une dernière chance. Ils étaient plus bougons. Négatifs. Du poison. Ce ne sont pas des conditions gagnantes pour développer les jeunes. »

Bruno Gervais souligne que les Islanders comptaient quand même sur de bons vétérans. « Des gars comme Bill Guerin, Mike Sillinger, Doug Weight. Du plaisir, il y en avait. Mais dans une ligue qui commençait à rajeunir, les méthodes d’entraînement changeaient. Il y avait un clash. Les plus vieux souhaitaient que les pratiques ne soient pas trop intenses. Les jeunes, eux, poussaient. »

Entre les vétérans et les espoirs se trouve l’entraîneur-chef. C’est lui qui gère la transition au quotidien. Un travail qui requiert beaucoup, beaucoup, beaucoup d’intelligence émotionnelle.

On en a actuellement un bon exemple à Montréal. Les partisans et les commentateurs réclament plus de temps de jeu pour les jeunes. Claude Julien, lui, prône la patience. Une stratégie qui ne déplaît pas à Bruno Gervais et à Denis Gauthier.

« [Dans une reconstruction], ce n’est pas bon de donner du temps de glace gratuit aux jeunes, explique Gauthier. Si tu en donnes trop, trop vite, tu places le jeune en situation vulnérable. Il peut perdre confiance. En même temps, tu veux que les espoirs vivent ces expériences, qu’ils affrontent l’adversité le plus tôt possible dans leur carrière. Ça prend un équilibre entre les deux. »

Bruno Gervais appuie. « J’ai de la misère avec le fait de donner du temps de jeu gratuit à des jeunes juste parce que tu n’as pas d’autres options. C’est dans la nature du jeune de dire : pfff, même si je tourne les coins rond, ce n’est pas grave. Je vais continuer de jouer pareil.

— As-tu déjà vu ça dans ta carrière ?

— Oui. C’est arrivé avec les Islanders. Il y avait un gars qui s’appelait Robert Nilsson. Niveau talent, c’est un des trois meilleurs gars avec lesquels j’ai joué. Il ne voulait pas ajuster son style de jeu. Les entraîneurs dans la Ligue américaine tentaient de travailler avec lui. Mais il était rappelé à tout bout de champ parce qu’il manquait des joueurs en haut. Il savait que peu importe ce qu’il faisait, il allait être le prochain joueur rappelé. Le message n’a jamais passé. »

Des témoignages intéressants. Qui prouvent qu’une reconstruction, c’est complexe. Difficile. Constitué de plusieurs angles morts.

Et qui nous font comprendre l’ampleur de la tâche qui attend le Canadien s’il décide d’emprunter cette voie.

* Pour une saison sans arrêt de travail.

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