Organisation internationale de la Francophonie

Le mandat de Michaëlle Jean sera vu « comme une déviation à la norme »

Larguée par le Canada et le Québec, Michaëlle Jean, actuelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), a affirmé hier qu’elle tenterait de se faire réélire lors du 17e Sommet de la Francophonie, qui débute aujourd’hui à Erevan, en Arménie. Quel impact sa décision aura-t-elle sur le Canada et quels sont les enjeux pour le pays au sein de cette organisation internationale ? Entretien avec Linda Cardinal, titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie de l’Université d’Ottawa.

Même si ses appuis fondent comme neige au soleil, Michaëlle Jean s’accroche et dit qu’elle se battra jusqu’à la fin pour obtenir un deuxième mandat à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Sa position met-elle le Canada dans l’embarras ?

Ça rend la situation plus difficile. C’est clair que Mme Jean est heurtée et qu’elle ne veut pas baisser les bras, mais à ce stade, elle fait vraiment cavalier seul. C’est surtout elle, plus que le Canada, qui est dans une situation embarrassante. Elle ne veut pas jouer le jeu qui consiste à se rallier à un candidat qui fait consensus, comme c’est la tradition à l’OIF. Elle doit avoir l’impression qu’on ne lui donne pas ce qu’elle veut en échange du retrait de sa candidature. Elle semble jouer la carte du désespoir et tenter de faire monter les enchères en s’accrochant.

Le mandat de Mme Jean a été marqué par plusieurs scandales liés à ses dépenses. Plusieurs reconnaissent cependant qu’elle a travaillé fort sur la question de l’égalité hommes-femmes. Quel est l’impact à long terme de son mandat sur la place qu’occupe le Canada au sein de la Francophonie ?

Je ne sais pas si on va se souvenir du passage de Mme Jean à l’OIF. On va peut-être le voir comme une déviation à la norme, et là, il faut retourner aux façons de faire plus conventionnelles. À l’origine, la Francophonie est un projet qui a été porté par des Africains qui voulaient assurer la transition de leur pays vers un statut postcolonial. Ils ont fait appel au Canada et à la France. Traditionnellement, c’est un Africain qui est à la tête de l’organisation, et il est habituellement appuyé par un Canadien. Si Mme Jean avait été renouvelée – ce qui semble tout à fait improbable maintenant –, ça aurait pu ternir la réputation du Canada au sein de l’organisation. Le Canada doit être vu comme un bon joueur. Habituellement, on s’entend avant les sommets pour savoir qui sera le ou la secrétaire. Il y a eu des pressions importantes de la France pour que la ministre des Affaires étrangères du Rwanda succède à Mme Jean. J’ai l’impression que le Canada a négocié avec la France pour une contrepartie, comme l’appui de la France pour un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Le Canada investit 40 millions annuellement dans la Francophonie, dont 20 millions dans l’OIF. Ces sommes font du pays le deuxième donateur en importance après la France. Le Canada y trouve-t-il son compte  ?

Ce n’est pas un très grand investissement, mais le rayonnement qui en découle est important. Notamment, la Francophonie permet au Québec de se donner une véritable stratégie internationale. Et c’est la même chose pour le Nouveau-Brunswick. Le Canada est déjà un joueur sur la scène internationale, mais ce n’est pas un grand joueur. Et la Francophonie lui permet de tester son approche internationale et d’exercer une influence plus directe, notamment pour le développement de la culture, de la langue, mais aussi au niveau de l’économie et du maintien de la paix.

La Francophonie en chiffres

274

millions

Nombre de francophones dans le monde

7 %

Proportion des francophones vivant dans les Amériques et dans les Caraïbes

54

Nombre d’États et de gouvernements qui sont membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. Le Canada a à lui seul trois sièges :  un pour le gouvernement fédéral, un pour le Québec et un pour le Nouveau-Brunswick.

26

Nombre d’États et de gouvernements observateurs à l’OIF. L’Ontario en fait partie, mais n’est pas représenté au Sommet d’Erevan.

85

millions

Budget annuel de l’OIF

20

millions

Contribution annuelle canadienne à l’OIF

Sources : OIF et ministère des Affaires étrangères du Canada

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