Analyse

Les faux départs

Québec — À une semaine des dernières élections, Pierre Moreau se préparait déjà à une campagne à la direction du PLQ. Son espoir : un gouvernement Legault minoritaire qui ouvrirait une fenêtre dans 18 mois.

Il a reçu comme un électrochoc le verdict des Québécois et des gens de Châteauguay, qui lui ont préféré le candidat de la Coalition avenir Québec. Les libéraux, les anglophones surtout, sont restés chez eux.

Dominique Anglade aussi faisait des téléphones bien avant le scrutin du 1er octobre. Dans les coulisses, Jean-Marc Fournier s’activait déjà pour s’assurer que l’establishment du PLQ, les « valeurs sûres », diront certains, demeure aux commandes. M. Fournier aurait préféré reporter de quelques jours le choix d’un chef intérimaire, mais on sentait déjà des tensions au caucus.

Les choix seront ceux de la continuité : Pierre Arcand comme chef intérimaire, Filomena Rotiroti qui demeure présidente du caucus. Les deux avaient appuyé Pierre Moreau en 2013. Nicole Ménard reste whip, préfet de discipline pour le caucus. Dans les coulisses, on a manœuvré aussi pour que le choix de Sébastien Proulx comme leader parlementaire ne le disqualifie pas comme éventuel aspirant. Le seul député libéral élu à Québec se mettra bientôt à l’apprentissage de l’anglais, son unilinguisme restant un handicap de taille pour quelqu’un qui vise la direction du PLQ, confie-t-on.

La stratégie des Moreau et Anglade dérangeait bien des libéraux proches de Philippe Couillard. L’empressement d’un Alexandre Taillefer les irrite carrément.

Déjà cette semaine, celui qui a présidé la campagne libérale levait la main pour devenir chef éventuellement. Il n’a jamais eu d’attaches avec le PLQ ; son premier choix aurait été de former un nouveau parti, une réplique du mouvement En marche ! d’Emmanuel Macron, mission impossible avec les lois québécoises sur le financement des partis politiques.

Les libéraux se souviennent aussi de son engagement à proposer une « campagne qui va vous surprendre, avec des idées audacieuses ». Le président de campagne devait aussi attirer des candidats vedettes – en 2014, par exemple, c’est Daniel Johnson qui avait convaincu Gaétan Barrette de faire le saut avec Philippe Couillard. La seule capture de Taillefer a fait long feu : Jessica Harnois, la sommelière, devait se présenter dans Brome-Missisquoi, puis dans Orford, on lui avait aussi proposé Marquette… elle ne s’est finalement pas présentée.

Nouvelles règles

Mais la prochaine course au leadership se fera selon de toutes nouvelles règles. Le chef sera choisi au suffrage universel, finies les slates (listes provisoires de candidats) dans les circonscriptions surveillées par des organisateurs tout-puissants. Aussi, les jeunes auront le tiers des voix pour choisir le nouveau chef. En un mot, une campagne médiatique pèsera plus lourd qu’une organisation bien rodée, ce qui pourrait favoriser un candidat de l’extérieur, comme Alexandre Taillefer.

L’exécutif du PLQ se réunira la semaine prochaine, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’il fixe tout de suite le moment de la course à la succession de Philippe Couillard. Certains députés pensent qu’il faudrait faire vite, mais la tendance générale est d’attendre à l’automne 2019 ou au printemps 2020. Les libéraux ont un énorme défi organisationnel devant eux et environ 30 000 membres, un niveau historiquement bas.

Surtout, la diminution des suffrages obtenus le 1er octobre réduira de plus de 1,5 million les allocations annuelles du Directeur général des élections. C’est sans compter que dans 34 circonscriptions, le PLQ a récolté moins de 15 % des suffrages exprimés, et qu’il devra par conséquent faire une croix sur le remboursement de 50 % de ses dépenses électorales. Ces problèmes font en sorte qu’il est bien peu probable que le parti puisse tenir un conseil général cet automne.

En marge de la dernière réunion du Conseil des ministres de Philippe Couillard, Pierre Moreau a sciemment laissé toutes les portes ouvertes. Son verdict est sans appel, « bien des libéraux ne sont pas sortis, ils ont envoyé un message puissant à leur parti, et [celui-ci devra] plancher là-dessus au cours des prochains mois », observait Moreau cette semaine dans une entrevue accordée à La Presse.

La semaine dernière, devant les députés élus et les candidats défaits, Pierre Moreau avait fait une intervention bien sentie sur l’état des lieux tel qu’il le voyait, sortie interprétée par des pairs comme le signal qu’il serait de la course à la succession de Philippe Couillard.

Son diagnostic est dur : « On a toujours eu une grosse machine pour sortir le vote, j’avais 24 téléphonistes, on avait identifié notre vote, mais les gens ne sont pas sortis voter… »

Aussi, « des éléments proposés par le gouvernement ont refroidi les gens », poursuit-il. « Quand un parti est au gouvernement depuis longtemps, il y a une distance qui apparaît par rapport à la base et ça coûte des votes. Les gens disent que ce que le gouvernement fait ne reflète pas l’opinion des militants. »

La campagne libérale a proposé un imposant buffet de mesures, de promesses taillées pour ces clientèles particulières, mais personne ne pouvait discerner un message central, une proposition dominante dans la campagne libérale. Pas question pour lui de proposer que le parti aille « mieux expliquer » ses propositions, il faut avant tout aller prendre le pouls de la population, être à l’écoute de ses attentes. La défaite pour le PLQ « doit être une opportunité » de renouer avec la population.

Une campagne « pauvre en émotions »

Autre problème, les Québécois sont des Latins, et « carburent davantage à l’émotion. Or, je crois que cette campagne a été très pauvre en émotions ». M. Couillard ne soulevait guère les passions, « c’est un élément », on disait la même chose de Robert Bourassa, mais il avait su trouver un message qui a fait vibrer les Québécois au moment du naufrage de Meech. Pour M. Moreau, une « conversation » suivie avec les membres est incontournable et devrait déboucher sur un « projet de société » susceptible de mobiliser les électeurs. Pour lui, Québec solidaire a séduit les jeunes essentiellement pour une proposition, l’environnement.

Moreau compte rester autour, contribuer à la reconstruction. Fera-t-il un pèlerinage pour rencontrer les associations de circonscription ? « Je n’exclus rien, je n’écarte pas l’idée d’aller voir des associations pour connaître leur analyse de ce qui s’est passé. » Le choix d’un chef surviendra bien plus tard, M. Moreau reste prudent. « Il y a une question de timing, je suis un peu plus jeune que le premier ministre Legault, qui disait représenter le changement », observe-t-il.

Le fait de ne pas faire partie du caucus, de ne pas être élu n’est pas un obstacle, au contraire, cela confère une liberté utile à un éventuel chef, observe-t-il. Aussi, des circonscriptions peuvent se libérer – M. Moreau ne veut pas le confirmer, mais des collègues, dont Carlos Leitão, semble-t-il, lui ont offert leur circonscription. « J’ai eu des propositions de toute nature, extrêmement généreuses », se contente-t-il de dire. Mais essentiellement, « on n’est pas là et la précipitation n’est pas souhaitable ».

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