Opinion Isabelle Picard

Chronique du beau

Dans la langue de mes ancêtres, le wendat, le beau temps se dit wahst. Il y a bon nombre de mois maintenant, j’ai écrit que j’espérais un temps pas si lointain où je ne pourrais faire autrement que de parler du beau. Or, ce temps, je le crois, est arrivé.

En même temps, j’ai comme un goût amer en bouche en écrivant ces mots. Ne m’en voulez pas, ce sont plusieurs décennies d’adversité qui me portent à une certaine méfiance. J’écrirai donc sur la pointe des pieds ce beau que j’ai empoigné pour vous le présenter. Parce qu’on ne va pas se le cacher, le beau ne fait que rarement la une des journaux.

L’été autochtone 2019 a été marqué par bon nombre de constatations et de dossiers à l’issue positive.

Même la chicane entre le maire d’Oka et le chef de Kanesatake s’est terminée par une accolade à la fin d’août. Peut-être aura-t-on appris quelque chose après tout.

La saison estivale a débuté avec l’adoption, par le gouvernement fédéral, des projets de loi C-91 et C-92, respectivement la Loi concernant les langues autochtones et la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis.

Si la première loi reconnaît que les langues autochtones font partie intégrante des cultures et des identités des peuples autochtones et de la société canadienne, la seconde vise à affirmer les droits et la compétence des peuples autochtones en matière de services à l’enfance et à la famille, entre autres. Ici, outre la sanction royale, c’est le processus menant à ces lois qui mérite d’être mis en lumière. En effet, ces deux lois ont été élaborées avec les organisations des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Rien sur nous sans nous. Il était temps.

Autre rayon de soleil à l’horizon, le projet de loi S-3, Loi modifiant la Loi sur les Indiens à la suite de la décision de la Cour supérieure du Québec dans l’affaire Descheneaux c. Canada, est finalement entrée en vigueur après une série de consultations, éliminant du même coup les dernières formes de discrimination basée sur le sexe qui s’inscrivaient encore dans la Loi sur les Indiens. La bataille n’aura pas été facile. Tout n’est pas encore joué.

Puis, vendredi dernier, le Tribunal des droits de la personne a condamné le gouvernement du Canada à verser jusqu’à 40 000 $ à chaque enfant des Premières Nations qui a été placé dans le système de protection de l’enfance de 2006 jusqu’à une date à être déterminée. Cette décision fait écho à un jugement historique rendu en 2016 qui a statué qu’en sous-finançant les services de protection de l’enfance dans les communautés des Premières Nations, le gouvernement canadien exerçait une forme de discrimination allant à l’encontre du principe de Jordan.

Mais, en dehors de ces batailles juridiques et de ces lois, ce qui est le plus marquant à mes yeux, c’est vous. Et étrangement, l’un ne va peut-être pas sans l’autre. À titre d’exemple, pendant le dernier week-end d’août s'est tenu à Québec l’événement Kwe ! À la rencontre des peuples autochtones. Vous avez été des dizaines de milliers à venir nous rencontrer. Même le groupe Kashtin s’est réuni pour l’occasion.

L’événement, qui en était à sa troisième édition malgré une réduction des dépenses de 200 000 $, a su garder le cap, non sans sacrifices. Un non-sens quand on connaît les retombées culturelles, sociales, politiques et économiques de cette grande rencontre unique au Québec. La directrice de Kwe !, Mélanie Vincent, a même dû organiser l’événement bénévolement cette année. Les Yves-François Blanchet, Manon Massé, Gérard Deltell, les ministres aux Affaires autochtones fédérale et provinciale et l’ancienne ministre Martine Ouellet – présente à plusieurs conférences – s’y sont d’ailleurs déplacés.

Vos connaissances toujours plus grandes, votre intérêt encore plus poussé, votre curiosité sans tabou qui porte à la discussion, votre sage écoute, votre ouverture… Un baume sur nos quelques cicatrices.

Le beau de l’affaire est là : nous ne sommes plus seuls. Je le sens tous les jours par vos commentaires, par les tables rondes ou les conférences où nous sommes invités, par nos voix qui se font entendre dans la plupart des médias.

Parce qu’on est passé de l’invisible au visible, je dirais même au vivant.

Aujourd’hui, je vois cette étincelle du « tout est possible » dans les yeux des jeunes générations d’autochtones. Et le mieux dans tout ça, c’est que ce « tout est possible » est accompagné d’un « comme je suis » non négligeable. Il m’apparaît évident que la jeune génération d’autochtones n’aura plus à travestir son identité pour réussir comme les générations précédentes ont dû le faire.

Tout n’est pas gagné, mais wahst s’annonce…

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