Les 50 ans du bed-in de John Lennon et Yoko Ono

La fabrique d’un mythe

Qui aurait pu prédire que le bed-in de John Lennon et Yoko Ono ferait jaser 50 ans plus tard ? Leur action pacifique au Reine Elizabeth, du 26 mai au 2 juin, est encore gravée dans les mémoires. Gravée… comme la voix de Robert Charlebois dans Give Peace a Chance. Le chanteur détaille ce souvenir pour la première fois à La Presse. Et nous diffusons en primeur une entrevue de l’ex-journaliste Gilles Gougeon avec John Lennon et Yoko Ono, dont l’enregistrement vient tout juste d’être retrouvé… UN DOSSIER D’ÉRIC CLÉMENT

Les 50 ans du bed-in de John Lennon et Yoko Ono

L’ ARRIVÉE À DORVAL

Quand le couple le plus célèbre du showbiz international arrive le 26 mai, en fin de journée, à l’aéroport de Dorval, Pierre McCann, photographe de La Presse, capte sur sa pellicule 35 mm John Lennon, Yoko Ono et sa fille Kyoko sortant de l’avion.

Dans les couloirs de l’aéroport, l’effervescence est à son comble. Un Beatle à Montréal ! 

« Quand je suis arrivé, une centaine de personnes était déjà massées à l’intérieur de l’aéroport pour tenter de les apercevoir, se souvient pour sa part Jacques Bourdon, alors photographe au Journal de Montréal. Mais John et Yoko sont sortis par une autre issue. En parlant à un agent de sécurité anglophone qui ne les connaissait pas, j’ai permis à Michèle Richard et à Dominique Michel de pénétrer dans un espace sécurisé, mais elles n’ont pu s’approcher d’eux ce jour-là. »

Le couple de vedettes est alors escorté par la police de Dorval jusqu’à une station de taxis à la limite de la ville. Là, un chauffeur emmène le couple à l’hôtel Le Reine Elizabeth, où une suite formée de trois chambres leur a été réservée…

Mais pourquoi le chanteur des Beatles et l’artiste japonaise d’avant-garde sont-ils venus à Montréal ? Remontons un peu le temps… Le 20 mars précédent, ils se marient à Gibraltar et décident d’aller passer leur lune de miel à Amsterdam. En pleine guerre du Viêtnam, ils veulent y organiser une action pacifique. Une manifestation au lit ! Un bed-in pour la paix.

Le succès de leur initiative est toutefois mitigé. Lennon et sa femme très engagée politiquement veulent frapper plus fort et reproduire l’expérience à New York. Pour que les Américains entendent leur message. Mais John Lennon ne peut entrer aux États-Unis en raison de sa condamnation, quatre mois plus tôt à Londres, pour possession de 200 g de cannabis. Et le nouveau président américain, Richard Nixon, ne souhaite pas que le couple vienne exacerber les protestations croissantes de la jeunesse américaine contre la guerre du Viêtnam.

Les amoureux décident donc de partir le 24 mai aux Bahamas. Mais il y fait trop chaud pour rester au lit toute la journée ! Lennon choisit d’aller au Canada, pays plus progressiste depuis que Pierre Elliott Trudeau est au pouvoir. John et Yoko atterrissent le 25 mai à Toronto. Les agents d’immigration leur accordent 10 jours de résidence. Pas très bienvenus dans la Ville-Reine, les deux pacifistes décident alors de se rendre à Montréal…

Les 50 ans du bed-in de John Lennon et Yoko Ono

John et Yoko au lit !

« Les fans de John Lennon essayaient de rentrer de partout. Par les ascenseurs, par les escaliers. Les agents de sécurité essayaient de les bloquer. C’était incroyable ! »

Aujourd’hui à la retraite, le journaliste Pierre Vincent travaille en 1969 pour SPEC, un supplément d’arts et spectacles encarté dans La Presse. Le patron de SPEC, René Homier-Roy, affecte Pierre Vincent, son collègue Michel Trahan et le photographe René Picard à la couverture du bed-in au Reine Elizabeth.

Les journalistes et photographes présents dans la grande suite 1742 étaient surtout anglophones, notamment américains. Mais bien des Montréalais, des jeunes surtout, voulaient aussi s’approcher du chanteur des Beatles… alors que des rumeurs de dissensions au sein du groupe avaient émergé.

Au faîte de leur gloire, John Lennon et Yoko Ono étaient plutôt faciles d’approche dans l’hôtel. Les jeunes pionniers du cinéma underground Claude Chamberlan et Dimitri Eipidès, dans leur jeune vingtaine, n’avaient eu aucun mal à obtenir une audience des deux stars pour aller leur quérir… un peu d’argent pour leurs projets de cinéma !

« Ce ne serait plus possible aujourd’hui d’aborder de telles vedettes avec autant de facilité, dit Jacques Bourdon, qui couvrait l’événement pour le Journal de Montréal. John Lennon avait beau être membre du groupe le plus populaire au monde, il était super sympathique, simple et accueillant. Il traitait tout le monde de la même façon. Yoko Ono était aussi d’une gentillesse et d’une simplicité désarmantes. »

John Lennon et Yoko Ono restaient au lit de 10 h à 22 h, « le temps d’organiser la paix », accueillant le monde dans leur suite d’un blanc immaculé, décorée de corbeilles de fleurs et de slogans. 

« On ne savait trop comment les aborder, dit Pierre Vincent. Ils étaient en pyjamas, adossés à des oreillers. Ça sentait l’encens, mais pas que l’encens ! Sûrement autre chose ! C’était totalement inédit. On ne savait pas ce qui allait se passer. Au début, on posait des questions à John, mais il ne répondait pas. Il continuait à parler à Yoko. On a compris qu’il attendait que tous les médias et toutes les caméras soient arrivés. C’est un gars qui contrôlait le message du début à la fin. »

Accroupis autour du lit, les journalistes tendent leurs micros ou agrippent leurs calepins pour prendre des notes. John Lennon prend toute la place, Yoko Ono demeure tranquille à ses côtés, se rappelle Pierre Vincent.

« On a posé nos questions, Lennon répondait quand ça lui tentait, dit-il. La seule chose qui l’intéressait était de faire passer son message de peace and love. »

John Lennon répond tout de même aux questions de La Presse sur la violence politique au Québec et le FLQ. Et affirme qu’il est en faveur de la « révolution non violente ».

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Give Peace a Chance

Enregistrée dans la suite 1742 du Reine Elizabeth par le réalisateur André Perry puis mixée dans son studio de Brossard le lendemain, Give Peace a Chance est devenue un hymne mondial en faveur de la paix… John Lennon peut-il alors s’en douter ?

Avec son bed-in, il n’a qu’une ambition : que son message de paix soit diffusé au plus grand nombre. Il a l’idée d’enregistrer, dans la suite, une chanson qu’il vient d’écrire mais dont il donnera aussi le crédit, quelques semaines plus tard, à Paul McCartney, histoire d’éviter plus de tensions avec les autres membres des Beatles.

Pour capter la chanson, la maison de disques Capitol, qui édite les disques des Beatles aux États-Unis, engage André Perry, un musicien et réalisateur montréalais qui a déjà une solide expérience en la matière, notamment avec Capitol. Il loue une enregistreuse quatre pistes à la société RCA Victor et immortalise la chanson le soir du 31 mai. Une séance qui s’est déroulée dans un fouillis indescriptible.

« Les gens frappaient sur n’importe quoi, se rappelle-t-il. Il y avait les Krishna avec leurs cloches. Les conditions d’enregistrement étaient horribles. Les résonances étaient épouvantables. Une vraie cacophonie ! »

André Perry ne fait que deux prises ce soir-là et montre le résultat à Lennon. « Il m’a regardé et m’a dit : “Ce n’est pas très bon, non ?” Je lui ai répondu que j’allais aller dans mon studio écouter tout ça. Le lendemain, j’ai appelé une douzaine d’amis, dont Robert Charlebois, pour chanter dans le studio, en essayant de reproduire ce que John Lennon voulait entendre, soit un document audio et non un enregistrement. »

De retour au Reine Elizabeth, André Perry fait écouter le mélange des deux enregistrements à John Lennon, qui trouve le résultat « terrific ». « Par la suite, toutes les copies du 45 tours mentionnaient le nom du studio, l’adresse à Brossard, et ce, dans tous les pays et dans toutes les langues ! », se réjouit encore aujourd’hui André Perry qui, à 81 ans, travaille encore à rematricer « avec émotion » de vieux enregistrements.

« Cette nuit-là, il y a eu une autre chanson enregistrée de façon plus intime, ajoute-t-il. La deuxième face du disque, Remember Love, chantée par Yoko Ono. C’était un moment exquis. J’étais assis par terre, près d’eux, avec un micro pour la guitare et un pour sa voix. Entre les prises, ils sautaient dans le lit et s’embrassaient ! C’était un événement magnifique pour moi, ce bed-in, car j’ai pu voir deux grands artistes dans l’intimité et découvrir la gentillesse et la grande sincérité de John Lennon. »

Les Montréalais auront la possibilité, dans quelques jours, de retrouver l’ambiance de cette nuit exceptionnelle au Reine Elizabeth. La Fondation Phi présentera, dès le 25 avril dans le Vieux-Montréal, une exposition de Yoko Ono, Liberté conquérante, avec un espace consacré au bed-in et à la création de Give Peace a Chance et Remember Love.

Les 50 ans du bed-in de John Lennon et Yoko Ono

La primeur de Radio-Québec

« OK, gentlemen, everybody out except Radio-Québec ! »

Le 28 mai, jour de la réception des médias dans la suite de John et Yoko, Gilles Gougeon a été le seul journaliste à pouvoir leur parler en privé. Retraité de Radio-Canada, il a débuté à Radio-Québec (nom que portait Télé-Québec à l’époque) en 1968 comme animateur de reportages radiophoniques à caractère éducatif.

Ce jour-là, il se rend au bed-in dans le cadre du projet Exploring Music du réalisateur Jean-Pierre Parisse. Ce dernier voulait créer, en collaboration avec le ministère québécois de l’Éducation, une série de 13 émissions en anglais sur l’histoire mondiale de la musique, à laquelle l’entourage de John Lennon avait accepté de participer. La série était destinée à des élèves de 6e et 7e année d’écoles québécoises de langue anglaise. 

« Tous les autres médias sont sortis de la suite et on s’est retrouvés, le réalisateur, le preneur de son Jean-Paul Dumont et moi-même, avec John Lennon et Yoko Ono, dit Gilles Gougeon. J’ai enlevé mes chaussures et je suis monté sur le lit pour interviewer Lennon sur ses influences en musique. »

Quand il précise à John Lennon que l’émission est destinée à des enfants, le chanteur est touché et déclare que lui-même pense comme un enfant, avec un cœur d’enfant.

« Il m’a ensuite parlé de l’influence d’Elvis Presley quand il avait 13 ans, ainsi que de Little Richard. L’entrevue a duré plus d’une demi-heure. On a parlé de la paix et du rôle de la musique pour pacifier le monde. »

Aucun segment de l’entrevue n’est diffusé dans les jours qui suivent, même si c’est une primeur. « À Radio-Québec, on ne faisait pas de l’information, dit Gilles Gougeon. Mais j’avais conscience qu’on avait un petit trésor. »

Révélée dans les médias, l’entrevue de Gilles Gougeon est évoquée au cours de la période des questions du 29 mai à l’Assemblée nationale. Le chef de l’opposition, l’ex-premier ministre Jean Lesage, s’inquiète des conséquences que peut avoir sa diffusion dans les écoles, compte tenu des « antécédents » du couple.

« Voici un bonhomme qui a été convaincu de possession illégale de marijuana et qui sert d’instrument pour l’éducation et la culture de notre jeunesse. Parce que, même si c’est de la jeunesse de langue anglaise, le premier ministre sera d’accord avec moi pour dire que c’est notre jeunesse à nous », lance Jean Lesage.

Le premier ministre Jean-Jacques Bertrand tente de rassurer Jean Lesage. « Je doute fort que nos jeunes de 12 ou 13 ans lisent beaucoup les journaux. Ils s’attachent beaucoup plus à la musique qu’ils entendent », déclare-t-il.

La série Exploring Music est finalement tombée à l’eau. Le réalisateur Jean-Pierre Parisse est mort subitement. L’entrevue a-t-elle été censurée ? « Ça m’étonnerait, dit Gilles Gougeon. Le juge Guy Guérin, alors président de Radio-Québec, avait la confiance du gouvernement. Et Pierre Gauvreau, notre audacieux directeur des programmes, n’aurait jamais accepté la moindre pression. »

Heureux coup de théâtre, Gilles Gougeon n’a appris que jeudi que l’enregistrement de son entrevue venait d’être retrouvé par Télé-Québec, qui l’a transmis à La Presse. On peut ainsi pour la première fois entendre cet échange exclusif entre John Lennon et Gilles Gougeon, le 28 mai 1969.

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