Élections provinciales

Sur la route avec les chefs

Trois journalistes de La Presse suivent les caravanes des principaux chefs de parti depuis le 23 août, du matin au soir. Entre le manque de sommeil et les repas pris sur la route, ils vous racontent les dessous de la campagne, des anecdotes et des observations.

Récits de Tommy Chouinard, d'Hugo Pilon-Larose et de Martin Croteau.

Élections provinciales

Le père Noël, la Jeannoise et le vrai monde

On ne la voyait pas, ou si peu, en 2014.

Aujourd’hui, elle est partout.

Si vous pensez qu’il est question ici de la pénurie de main-d’œuvre au Québec, c’est que vous vous êtes imprégné du discours libéral au fil des derniers jours…

Belle preuve de présence d’esprit, mais ce n’est pas ça.

Celle que l’on ne voyait presque pas lors de la précédente campagne électorale et qui est omniprésente aujourd’hui, c’est Suzanne Pilote. La femme de Philippe Couillard, qui partage sa vie depuis une quinzaine d’années.

« C’est vrai que j’étais moins là avec lui » il y a quatre ans, reconnaît Mme Pilote, qui, à l’époque, avait passé beaucoup de temps dans Roberval, là où se trouve la maison de Saint-Félicien que possède le couple. Mais cette fois, « Philippe avait besoin de ça ».

Elle n’a pas beaucoup fait la manchette au cours des quatre dernières années, et ne cherche pas davantage l’attention aujourd’hui. La Presse a parlé d’elle le 28 avril dernier. La principale intéressée n’a pas vraiment apprécié…

On avait alors rapporté des propos qu’elle aurait tenus lors d’un événement à Montréal, propos d’abord évoqués par le 98,5 FM. « Moi, je ne souhaite pas qu’il gagne. Je suis tannée et je veux l’avoir à la maison avec moi ! »

Sans vouloir discuter de ces déclarations, elle affirme aujourd’hui : « Je serais contente que Philippe gagne… mais il faut être capable de vivre aussi. Je ne peux même pas aller au magasin toute seule ! » Elle doit être accompagnée d’un garde du corps. « Mais je les aime, mes p’tits gars ! », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Les « p’tits gars » : la Jeannoise, originaire de Roberval, a un langage coloré qui détonne par rapport au ton de Philippe Couillard, un cérébral qui a grandi à Outremont. « Comme mon père disait, on est la fesse gauche et la fesse droite. » Ils se complètent, vous comprenez ?

Le père Noël habillé en bleu

Autre exemple tiré de la campagne. À un jeune garçon sur les genoux de sa mère se demandant qui pouvait bien être cet homme accompagné de toute une suite, elle a lancé : « C’est le père Noël habillé en bleu ! » Pas mal comme image, d’autant que l’homme à la barbe blanche a distribué bien des promesses depuis le début de la campagne… Sur ce point, Philippe Couillard se défend : que dire des autres chefs alors, qui se régalent « goulûment » des « marges de manœuvre » dégagées par son gouvernement après des années à l’avoir critiqué ?

On a également sursauté quand, un lundi matin dans une cour d’école, Mme Pilote est descendue de l’autocar avec un t-shirt arborant l’ionscription « Oh no, it’s Monday again ». C’était pour amuser les enfants, dit-on.

À son style coloré s’ajoute une franchise étonnante : « Je n’aime pas la politique, dit-elle. Mais j’aime le monde, le vrai monde. »

C’est ce dont témoignait Philippe Couillard lors d’une entrevue au cours de la campagne. « Elle a un parcours de vie qui lui a fait vraiment vivre, et je ne veux pas être péjoratif, la vie du monde ordinaire », cette vie où l’on est « obligé d’avoir deux jobs » pour boucler les fins de mois. Elle se « sent très près des gens » pour cette raison, selon lui.

La principale conseillère de Philippe Couillard

On pouvait accueillir avec une dose de scepticisme la réponse qu’il avait donnée à La Presse, avant le déclenchement des élections, voulant que sa femme soit sa principale conseillère pour cette campagne. Mais M. Couillard l’a réitéré : « Elle ne se gêne pas pour me faire des remarques sur les affaires que je dis ou les explications que je donne en me disant très directement : “Je n’ai rien compris de ce que tu as dit, donne-moi une affaire que je comprends tout de suite” », a-t-il dit à Rouge FM.

On en a eu la preuve durant la campagne. Le chef libéral est arrivé avec une heure de retard à une annonce dans une résidence pour personnes âgées où plusieurs s’étaient déplacés sur la véranda pour l’écouter. Le communiqué de l’équipe libérale au sujet d’une promesse de crédits d’impôt était indigeste, et le chef avait demandé à son équipe de rendre l’annonce plus compréhensible. Il y a un peu de Suzanne Pilote là-dessous. Les personnes âgées présentes ont-elles trouvé les explications claires ? « On n’a rien compris ! », a lâché une dame après l’annonce… parce que le son n’était pas assez fort et que les haut-parleurs étaient mal positionnés. Déboires de campagne.

D’une escale à l’autre, on voit la Jeannoise se diriger spontanément vers « le vrai monde », autant sinon plus que le chef libéral. Il se prête d’ailleurs davantage à des bains de foule par rapport à la précédente campagne.

On a beau tout planifier, être escorté par la sécurité, ces sorties sans filet comportent leur lot d’imprévus. On en a eu la preuve avec un représentant syndical des préposés aux bénéficiaires d’un CHSLD, qui n’a pas mâché ses mots pour déplorer les conditions de travail difficiles. Ou encore avec ce chauffeur de taxi qui en avait contre l’attitude du gouvernement envers Uber, le « voleur de jobs ».

Mais où est le « vrai monde » du PLQ dans cette campagne ? Il y a peu de rassemblements de militants. La participation est plutôt modeste. C’est au jour du déclenchement des élections qu’il y en a eu le plus : environ 200 personnes…

On ne voit pas ça souvent non plus, mais le chef s’est permis quelques après-midi sans activités publiques – ce qui n’empêche pas de faire du boulot ou des rencontres en privé. Faites-vous la sieste l’après-midi ? a-t-on osé demander au chef libéral, dans une allusion à la campagne « camomille » de Bernard Landry en 2003, une campagne immortalisée dans À hauteur d’homme, de Jean-Claude Labrecque.

Quoi qu’on en pense, Philippe Couillard tient à ce qu’il appelle son plan de campagne « rectiligne ». Et Jean-Marc Fournier veille à prévenir les détours hasardeux ; le député sortant est toujours posté au même endroit, derrière les journalistes, dans l’axe du micro pour garder un contact visuel avec Philippe Couillard. Avec ses sourcils hyperactifs et ses lèvres frémissantes, ses mimiques semblent un langage codé. « Je ne fais quand même pas des signaux comme le gars au troisième but » au baseball ! lance-t-il.

Il reste que le fidèle conseiller accompagne le chef à chaque match.

On le voit tout le temps.

On le voit partout.

Comme en 2014.

Élections provinciales

Suivre le lapin Energizer

Qu’a-t-on mis dans le « smoothie » de Jean-François Lisée ? 

Dans la caravane du Parti québécois (PQ), on cherche toujours la recette. Dans ses premiers jours de campagne, la question lui a même été posée. Il nous a donné quelques ingrédients, mais le mystère demeure… 

À bord de son « Magical Mystery Bus », Jean-François Lisée avale les kilomètres à la vitesse d’un sprint. Âgé de 60 ans, il se lève à l’aurore, enfile les points de presse, accepte toutes les invitations à commenter l’actualité. En soirée, roulant ses manches de chemise, il défile ses punch lines dans les rassemblements militants.

Dans une salle bondée des Laurentides, son discours doit durer 30 minutes. Il double son temps sur scène. Les têtes grises qui l’écoutent sont généreuses de leurs rires.

Quelques jours plus tard, cheveux au vent, les cernes invisibles (il doit tout de même porter du bon maquillage), il ne semble pas fatigué de se lever à Sept-Îles, de souper à Baie-Comeau, mais de dormir à Matane. De l’autre côté du fleuve.

Je répète : qu’a-t-on mis dans le « smoothie » de Jean-François Lisée ? Il a 60 ans. Mon père a le même âge. Il s’endort à 21 h. Lui, si on ne l’arrêtait pas, il voudrait fermer les bars. Il l’a d’ailleurs proposé à un chroniqueur lors d’un arrêt nocturne à Trois-Rivières, autour de minuit. 

Était-il sérieux ? On n’a pas osé vérifier. L’autocar de tournée repartait quand même moins de sept heures plus tard… 

Gérer l’inattendu

Une campagne électorale, c’est un marathon. Un pas à la fois. Une annonce, une controverse, une démission. Et la tournée repart.

Tout est chronométré, planifié, réfléchi. Les chefs veulent vous séduire, mais ils doivent aussi répondre à des questions. Passer le test du réel, rester connectés sur le « vrai » monde. 

Puis, il y a tout ce qu’on ne contrôle pas. Le marin à Sept-Îles qui crie que le PQ est mort. La jeunesse à Repentigny qui veut se faire prendre en photo avec « le dude d’la télé ». Qui a dit que les « millenials » écoutaient juste Netflix ? 

La campagne qui débute devant un salon funéraire. On entendait les stratèges espérer qu’on ne fasse pas de liens avec les sondages. Trop tard.

Et puis, après une longue journée, le retour à l’hôtel. Tout le monde est fatigué. Journalistes, membres du personnel de tournée et même les stratèges politiques font la queue pour obtenir leur clé. 

Mais comme si la vie voulait nous rappeler que la Terre n’arrête pas de tourner en campagne électorale, une parade commence. 

Talons hauts, culottes de cuir. Perruques. Tailles moulées. Fouets sortis pour la soirée. 

Eh oui, dans le brouhaha de la campagne, on a oublié de vérifier quel genre d’activité était prévu à l’hôtel. Un festival fétichisme, latex et cuir. Tout un contraste avec nos vêtements d’hommes et de femmes un peu trop sérieux. 

Qui sait, dans le « staff » péquiste, certains ont peut-être observé quelques techniques pour séduire… Après tout, c’est ce qu’il faut faire en campagne électorale.

Élections provinciales

Le roi de la montagne

Le soleil était radieux. Le Saint-Laurent à marée basse offrait un décor époustouflant. La vingtaine de candidats alignés derrière François Legault souriaient à pleines dents. Même le CN a collaboré : la conférence de presse a été interrompue par la sirène d’un train traversant le pont centenaire qui surplombait les lieux.

« Le train du changement ! », s’est exclamé le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), exactement le message qu’il souhaitait communiquer aux électeurs ce jour-là.

Pour un premier événement de campagne, c’était un scénario de rêve. Tout était rodé au quart de tour : des candidats vedettes, la présence symbolique dans Louis-Hébert où la CAQ avait remporté une victoire éclatante l’an dernier, un discours huilé sur le gouvernement libéral « usé à la corde ».

Meneur dans les sondages, François Legault faisait une démonstration de force. Pourtant, la gestuelle de son équipe trahissait une certaine nervosité.

On a vite compris pourquoi.

Sur la vingtaine de questions des journalistes, aucune n’a porté sur le bilan libéral, ni même sur le thème de la campagne. Le chef caquiste a dû s’expliquer sur la défection de Gertrude Bourdon, qui avait flirté avec la CAQ avant de se joindre aux libéraux. Puis il a dû voler à la défense de sa candidate dans Jacques-Cartier, qui a déjà plaidé coupable de vol.

À sa troisième campagne électorale comme chef de la CAQ, François Legault se trouve dans un rôle inédit : celui du meneur.

En 2014, alors que son parti ne recueillait que 13 % des intentions de vote, il a appelé les Québécois à « se botter le derrière ». Il a accusé Philippe Couillard de ne pas avoir de « couilles ». Il a engueulé une mascotte le dernier jour de la campagne.

Maintenant assis dans le siège du favori, c’est lui, le premier ministre en attente. Et un premier ministre en attente, ça n’engueule pas des mascottes.

COUP DE TONNERRE

Pendant plusieurs jours, François Legault s’est échiné à mener une « campagne positive ». Aux libéraux qui l’ont accusé de « sexisme », il a rétorqué « pas rapport », sans rendre les coups. Devant les frasques de la candidate péquiste Michelle Blanc, il a simplement renvoyé la balle à Jean-François Lisée.

Mais dès la deuxième semaine, ses dispositions souriantes ont été mises à rude épreuve. La démission fracassante du président de la CAQ et candidat Stéphane Le Bouyonnec et les révélations sur une dette contractée par le député sortant Éric Caire ont eu l’effet d’un coup de tonnerre sur la campagne caquiste.

Le chef a passé une semaine sur la défensive. Au plus fort de la tempête, il a été complètement pris de court lorsque Philippe Couillard a annoncé à la dernière minute qu’il se rendrait à un sommet à l’Union des producteurs agricoles (UPA) sur la gestion de l’offre.

La caravane caquiste venait juste d’arriver à Saguenay au moment de l’annonce. Trop tard pour changer de cap. On a dû organiser en panique une conversation téléphonique avec le président de l’UPA, Marcel Groleau.

Même si le chef et sa garde rapprochée gardaient le sourire et continuaient de blaguer avec les journalistes, certains caquistes montraient des signes évidents d’irritation.

« Vous, les journalistes, il y a des jours où je vous haïs », a lancé une candidate.

« Vous êtes vraiment bons pour créer des controverses », a renchéri un collègue, rencontré à Drummondville.

CHANGEMENT D'ATTITUDE

Mais après 10 jours ballotté dans la houle, le navire caquiste s’est stabilisé. Christian Dubé a quitté un lucratif emploi à la Caisse de dépôt et placement pour remplacer Stéphane Le Bouyonnec.

C’est à peu près à ce moment qu’on a observé un glissement subtil dans l’attitude du chef. Pourquoi jouer en défensive ? N’est-ce pas le rôle d’un gouvernement sortant ?

Voilà plusieurs jours que les mots « campagne positive » ont disparu des points de presse de François Legault. Bien que son ton soit plus mesuré, qu’il soit plus souriant, on retrouve dans une version à peine plus feutrée le style combatif qui lui a permis de sauver sa campagne il y a quatre ans.

Quand il a été révélé que le bar de son candidat dans Saint-Jean avait admis des mineurs, François Legault a mis moins de deux heures à lui montrer la porte. Un geste incisif qui a contrasté de manière éclatante avec la manière dont Jean-François Lisée a protégé son député sortant Guy Leclair.

Quelques jours plus tard, il a provoqué un tollé en déclarant que l’immigration menace le français pour « nos petits-enfants ». La formule lui a valu des critiques, mais elle a renforcé son appel aux nationalistes.

Puis, cette semaine, lorsque le Parti libéral a présenté son cadre financier, François Legault a lancé un accusation gravissime en affirmant que Philippe Couillard « ment ».

« C’est comme être le roi de la montagne, tout le monde veut te faire tomber en bas », résume un membre de l’entourage du chef.

Après 21 jours de campagne, François Legault est toujours confortablement en tête dans les sondages. Et manifestement, il commence à s’habituer à la vie au sommet.

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