Opinion Vivre ensemble

Les leçons de la Coupe du monde de football

Le foot est le sport le plus connu, le plus pratiqué et le plus accessible presque partout sur notre planète. La messe du ballon rond tous les quatre ans nous donne ainsi une idée sur l’état du vivre-ensemble sur Terre.

À l’œil nu, la Coupe du monde en Russie a révélé des sélections nationales de plus en plus métissées. Trois des quatre équipes qui ont accédé au carré d’as de cette édition de 2018, la France, la Belgique et l’Angleterre, affichent ainsi un métissage qui contraste avec l’homogénéité ethnique de leurs sélections nationales il y a à peine moins de 50 ans.

D’autant plus, en Russie, que ces trois sélections métissées manifestent une harmonie, une joie de vivre ensemble et une force inspirante de groupe agréables à voir, match après match, au point de tenir pour acquis que ce métissage réussi est à l’image de celui des sociétés française, belge et anglaise. Mais ce n’est malheureusement pas le cas.

Autant la réussite du vivre-ensemble est palpable dans ces trois sélections nationales, autant le rejet de « l’autre » ronge les sociétés qu’elles représentent.

Ces trois contrées vivent dans une atmosphère de tensions identitaires avec comme toile de fond une sous-représentation de leur métissage dans des pans entiers de leurs vies économique, artistique, culturelle ou politique.

Et plus on monte dans l’échelle sociale de ces trois pays, plus cette diversité devient presque invisible.

Justement, à l’image des sports à la portée des plus démunis, le football représente un tremplin pour la réussite sociale, car c’est un milieu où il est très difficile de discriminer le talent.

Les recruteurs sont à l’affût de l’oiseau rare partout, surtout dans les terrains vagues ou les stades des banlieues, à la marge des cités, dans une course effrénée contre la montre pour le dénicher très tôt. Ce talent brut vaut son pesant d’or. Il assure et la régénération des clubs et le renflouement quasiment sûr de leurs trésoreries à moyen terme sur le marché des transferts des joueurs. Ainsi, dans le processus de sélection, les barrières de l’origine ethnique, de couleur de peau ou de croyance s’évaporent les unes après les autres.

Tristement, dans la vraie vie de ces sociétés métissées, souvent, le processus d’embauche est plus hermétique. Si ce n’est pas le réseau qui impose son diktat, ce sont les recruteurs qui tendent inconsciemment à choisir des personnes qui leur ressemblent ou encore ce sont les préjugés souvent véhiculés par une mauvaise presse qui finissent par avoir la peau de « l’autre » avec le temps.

Par contre, au sein d’une équipe de foot, le métissage s’impose dans la vie des joueurs dès l’enfance. Le rendement et l’abnégation au service du groupe cimentent avec le temps les liens au sein d’une équipe, malgré les préjugés.

Et s’il y a un joueur qui incarne à merveille cette réalité, c’est bien le milieu de terrain français N’golo Kanté.

Noir, né à Paris de parents maliens, de confession musulmane, petit de taille, frêle et très discret par nature, mais Kanté sait jouer au ballon rond et maîtriser le jeu sur un terrain comme personne.

Malgré ses dénigreurs, il a attiré les projecteurs sur lui avec sa discrétion légendaire. Il y a presque trois ans, ce joueur hors pair a entamé une ascension phénoménale pour s’imposer dans la prestigieuse première ligue anglaise comme un patron de fait. Il a gagné deux championnats avec deux clubs différents, Leicester en 2016 et Chelsea l’année d’après, au point où il a été reconnu par ses pairs comme le meilleur joueur du championnat anglais en 2017. De facto, ces exploits en Angleterre ont imposé sa titularisation en équipe de France.

Lors de ce Mondial 2018, à lui seul, Kanté a réussi à ralentir et saboter les attaques des équipes adverses pour accélérer aussitôt les assauts de ses coéquipiers avec une aisance technique et une facilité physique déconcertantes. De la sorte, ses équipiers, comme ses adversaires, l’encensent avec raison et reconnaissent en lui le joueur le plus utile à sa sélection nationale lors de ce tournoi planétaire.

Quand les citoyens d’une nation, dans la diversité de leurs origines, couleurs de peaux, cultures ou croyances, ont la chance de se côtoyer dans la sphère privée – et il n’y a pas plus privé qu’un vestiaire –, ils apprennent à s’apprivoiser les uns les autres et à se serrer les coudes dans les bons moments de leur quotidienneté, comme dans les mauvais. L’esprit d’équipe ainsi créé favorise l’harmonie, mais aussi reconnaît le talent de « l’autre » naturellement.

La Coupe du monde de football en Russie nous livre entre ses lignes que le vivre-ensemble est non seulement possible, mais aussi qu’il est indispensable pour rendre les nations qui se métissent plus harmonieuses et performantes, à condition de considérer tous leurs enfants dans leur diversité sur un pied d’égalité.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.