Chronique

La mémoire de Charlie

Fin des années 1990. Je sors d’une exposition-lancement où quelques artistes ont, une fois de plus, outragé Jésus. Complètement blasée. Des représentations provocantes du Christ, j’en ai tellement vu. En train de baiser, de fumer un joint, avec un crucifix dans le cul. Je veux dire, même Madonna est apparue sur une croix. Il n’y a plus rien de provocant là-dedans, et du haut de mon insolente jeunesse, j’ai écrit gravement dans mon journal intime que l’art était mort. Et de me morfondre sur ces époques où l’on en venait aux poings pour l’art. La bataille d’Hernani ! Bunuel qui glisse des roches dans ses poches pour les lancer aux spectateurs qui seraient choqués par Un chien andalou ! La lutte permanente contre les curés qui voulaient tout censurer !

Pouvais-je me fourrer le doigt plus profondément dans l’œil ? Vingt ans plus tard, pas une semaine ne passe sans qu’une œuvre choque des gens. J’en voulais, de l’excitation, j’en ai.

Ce souvenir me revient en suivant de loin le procès des attentats contre Charlie Hebdo et un supermarché Hyper Cacher, qui ont fait 17 morts en 2015. Sans cet attentat, Charlie Hebdo, représentant de cette vieille gauche du « il est interdit d’interdire », serait peut-être mort d’une plus belle mort, crise des médias écrits oblige. Je ne le lisais pas vraiment, sauf quand il apparaissait dans l’actualité par un scandale, et je dois dire que deux fois sur trois, ça me faisait rire, parce que c’était toujours très con.

Dans le très beau livre Le lambeau de Philippe Lançon, survivant de l’attaque qui raconte sa lente reconstruction après avoir été défiguré par les balles, on apprend que les artisans de Charlie comprenaient bien qu’ils n’étaient plus dans l’air du temps, plus précisément depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006.

Le jour de l’attentat, ils discutaient du nouveau roman de Houellebecq, Soumission, qui venait de sortir. « Ce que Houellebecq attaquait presque systématiquement, c’était bien tout ce pour quoi Charlie avait lutté dans les années 70. La société libertaire, permissive, égalitaire, féministe, antiraciste. »

À Charlie Hebdo, on sentait l’atmosphère changer, note Lançon. « J’ai cessé, non sans honte, d’ouvrir Charlie dans le métro. Nous attirions les mauvais sentiments comme un paratonnerre – ce qui ne nous rendait, je l’admets, ni moins agressifs ni plus intelligents : nous n’étions pas des saints et nous ne pouvions tenir les autres pour responsables du fait que l’état d’esprit de Charlie était périmé. Au moins, nous le savions et ne cessions pas d’en rire. »

J’ai senti cette atmosphère changer aussi lorsque des gens que j’estime, cultivés et engagés, m’ont dit que c’était bien épouvantable, mais que Charlie l’avait quand même un peu cherché. J’ai senti une petite sueur glacée dans mon cou. Probablement parce que je suis journaliste. Qui cherche ça, une balle dans la tête ? Pour un article ou une caricature ?

On comprend que sous un régime totalitaire, un journaliste ou un caricaturiste sait quand il met sa tête sur le billot, mais en Occident, on n’avait pas encore reçu le mémo.

On peut répliquer, dénoncer, organiser des manifs, boycotter, lancer une poursuite judiciaire, mais tuer, ça peut se comprendre ? Ce n’était peut-être que le prélude à la crise de confiance envers les médias en général, à ce président qui crie FAKE NEWS ! et qui en fait les « ennemis du peuple » sur Twitter, qui sait.

En 2020 et en pleine pandémie, avec cette impression que le monde s’en va vraiment chez le diable, on dirait que le choc des attentats est lui aussi périmé. Dans mon fil d’actualité qui s’était rempli de « Je suis Charlie » il y a cinq ans, ce procès ne semble pas intéresser beaucoup. La décision de Charlie Hebdo de republier les caricatures qui ont mis le feu aux poudres, avec le titre « Tout ça pour ça », ravive pourtant les tensions. En France, évidemment, où le mot-clic #jenesuispasCharlie est apparu, et bien sûr dans des pays comme le Pakistan ou l’Iran, où ça ne passe pas. Al-Qaïda a de nouveau promis de s’en prendre à Charlie Hebdo. Je ne savais même pas qu’Al-Qaïda existait encore.

Était-ce vraiment nécessaire ? À mon avis, les survivants n’avaient pas le choix. Ç’a aurait été trahir les compagnons qui sont morts. Mais si on ne veut jamais être du côté de ceux qui sont prêts à tuer pour des idées, a-t-on plus envie d’être du côté de ceux qui sont prêts à en mourir ? On a bien intégré la célèbre chanson de Brassens. Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente…

Le journaliste Fabrice Nicolino, qui a survécu à un attentat islamiste en 1985 et à l’attentat de Charlie Hebdo, n’a pas hésité au procès à dénoncer la lâcheté de ses contemporains. « [Ce journal], on a le droit de l’aimer ou de le détester, toute l’équipe de Charlie s’en contrefout, mais il s’agit de liberté, et la liberté concerne tout le monde. »

Dans son livre, Philippe Lançon estime aussi que les médias ont laissé tomber Charlie : « Cette absence de solidarité n’était pas seulement une honte professionnelle, morale. Elle a contribué à faire de Charlie, en l’isolant, en le désignant, la cible des islamistes. »

On se demande où va mener ce procès en l’absence des principaux coupables (les frères Chérif et Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly), abattus par les forces de l’ordre, et qui met en accusation 14 personnes dans leur entourage qui auraient pu les aider dans leur projet meurtrier. Mais j’ai l’impression qu’en toile de fond, il y a aussi dans le box des accusés ceux qui ont abandonné Charlie et que ce procès s’inscrit davantage dans un exercice de mémoire que de justice.

La plus récente une de Charlie publiée cette semaine caricature Edwy Plenel, Jean-Luc Mélanchon et Tariq Ramadan qui se font tester par le nez comme pour la COVID-19, avec ce titre : « Plutôt Charlie ou Kouachi ? On attend les résultats ». Dans son éditorial, Riss y va fort : « Il en va de la vie des idées comme du commerce de la drogue : il faut se maintenir au sommet si on veut durer dans le business. On suivra donc les modes les plus rentables, et on sera fasciste dans les années 1930, stalinien dans les années 1950 ou islamo-gauchiste dans les années 2020. Qu’importe la qualité des théories, tant qu’elles maintiennent votre position dans le petit cercle des intellos dominants du moment. »

Jusqu’à maintenant, la parole a été donnée aux survivants, aux familles des victimes, épouses, enfants, amis, marqués pour toujours, aux policiers, aux otages. Ça me rappelle que j’avais fait à Paris une entrevue avec Maryse Wolinski, veuve du dessinateur Georges Wolinski, quelques semaines seulement après les attentats du 13 novembre 2015, où j’ai entendu les tirs de kalachnikov au Bataclan, tout près d’où j’habitais. Dans son nouvel appartement, il y avait les Post-it amoureux de son mari sur un mur, et des boîtes d'exemplaires fraîchement imprimés du Candide de Voltaire illustré par Wolinski étaient par terre. Elle m’a confié que le dessinateur était sombre avant la tuerie à Charlie. « Il a dit à une personne qui habitait en bas de chez moi qu’il n’avait plus envie d’y aller, que c’était de la provoc et que ça allait mal finir. »

Au septième jour du procès, après tant de témoignages douloureux, il s’est passé un truc spécial, rapporté par les journalistes de Charlie Hebdo. En projetant des caricatures de Charb, les gens se sont mis à rire dans la salle, et parmi eux, plusieurs des accusés.

Quel putain de gâchis, comme disent les Français.

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