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Les critiques de la semaine

Voici cinq livres qui ont retenu l’attention de l’équipe de Lecture cette semaine.

Notre choix

Voyage au début de la nuit

Crépuscules
Joël Casséus
Le Tripode
156 pages
Trois étoiles et demie

C’est toujours un petit velours de constater qu’un Québécois publie dans une maison française. D’autant plus que, dans le cas de Joël Casséus, on voit des thématiques qui se confirment et se développent, un style et une écriture qui s’affinent. Crépuscules poursuit la démarche de l’auteur qui tente de voir où se dirige l’humanité. Le monde décrit ici est encore plus sombre que celui de son roman précédent, Le roi des rats. Nous ne sommes plus dans un Montréal de demain, mais dans un lieu et avec des personnages sans noms. Un univers qui semble virtuellement encore plus près de nous avec ses nuages gris, ses immondices de métal et sa nourriture de fin du monde. On ne sait trop si l’apocalypse a eu lieu, mais la guerre est omniprésente. Les personnages survivent en se méfiant les uns des autres et en gardant enfouis des secrets qu’on soupçonne terribles. Des tenanciers d’un café, un couple de migrants qui attend un enfant, des jumeaux bizarroïdes. Par un subtil procédé original, le texte au « je » change de personnage presque à chaque paragraphe sans qu’on s’y perde. Joël Casséus continue d’être ce formidable créateur d’ambiances mystérieuses et inquiétantes. S’il lui arrive d’abuser de certaines figures de style, il sait aussi parsemer son récit de réflexions philosophiques intéressantes. Ce monde aux mille crépuscules, cette désillusion-là, voire ce désespoir ne sont-ils pas les nôtres ? — Mario Cloutier, La Presse

Extrait

« Je peux observer l’extérieur par la fenêtre et je me dis que tout ce qui se déroule dehors sous le couvert du crépuscule n’est que l’antichambre d’un malheur contre lequel nous cherchons seulement à nous abriter. Je pense aux jumeaux que j’ai vus plus tôt.

La vie pousse malgré tout et c’est peut-être ça qui est encore le plus triste. Il serre toujours ma main et personne ne parle et je me perds dans le recueillement et je n’existe plus et je me sens libre. Puis je sens à nouveau les pulsations de la vie dans mon ventre. Elle veut sortir, mais je l’en empêche. Peut-être que j’ai trop peur, peur de ce monde. Mais mon enfant m’y ramène toujours. »

Des mondes brutaux

Dans la grande violence de la joie
Chanelle Benz
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Éditions du Seuil
249 pages
Trois étoiles et demie

Dix nouvelles, un fil conducteur : la violence. Celle des braqueurs de banque, des amoureux rejetés, des enfants envers leurs parents, des parents envers leurs enfants, des inconnus ou des rivaux envers leurs cibles. La plupart des histoires se déroulent aux États-Unis, dans une Amérique marquée par le racisme, le sexisme et les luttes entre différents groupes. Chanelle Benz, d’origine britannique mais installée aux États-Unis depuis l’âge de 7 ans, jette un éclairage peu flatteur sur le Sud, où elle vit. Certaines histoires se passent au XIXe siècle, sur fond de guerre de Sécession et d’esclavagisme. D’autres sont plus contemporaines et dépeignent la fausse respectabilité, l’amour filial ou la pauvreté des parcs de maisons mobiles. La religion est aussi présente dans plusieurs nouvelles, comme dans La fille du diplomate, où une missionnaire en Afrique est victime de viols et s’embarque avec des mercenaires, ou dans Puissions-nous estre un seul trouppel ou O Saeculum Corruptissimum, qui se déroule au XVIe siècle et est écrite en vieux français. Le tout est réussi, avec un niveau de langage adapté aux époques et aux personnages, un regard toujours acéré sur ce monde brutal et un humour cynique très présent.

— Janie Gosselin, La Presse

Extrait

« Lorsque la gouvernante me passa en secret un jeu de clés, je me rendis dans la chambre de la Veuve Turnwood et la fouillai de fond en comble. Pour la nuit sans lune de demain, je donnai trois fusils aux esclaves.

Peu m’importe ce qu’ils en feront. Peu m’importe s’ils nous tuent tous. L’horreur quotidienne de leur existence est telle, dont nous sommes les témoins si passifs, qu’ils doivent faire un enfer de notre monde, et nous saurons alors ce qu’est Dieu. »

Un monde cruel

Keila la Rouge
Isaac Bashevis Singer
Traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay
Éditions Stock
426 pages
Trois étoiles et demie

Dans une « zone de résidence » juive de Varsovie en 1911, Keila la Rouge vit avec son mari, Yarmy la Teigne. Ce petit voleur lui a permis de faire une croix sur sa vie de prostituée. Ensemble, ils fréquentent le milieu criminel de la rue Krochmalna, rêvant de meilleures conditions, d’un coup rapportant plus ou d’une vie respectable, d’Amérique – voyage particulièrement difficile avec un passeport jaune. Mais quand un ancien camarade de prison de Yarmy débarque dans leurs vies, menaçant de replonger Keila dans l’univers des bordels, tout s’effondre. Le roman du Prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, jusque-là inédit en français, a d’abord été publié en feuilleton en 1976 et 1977 dans un journal yiddish de New York. L’auteur, né en Pologne en 1904 et mort aux États-Unis en 1991, où il avait immigré en 1935, retrace les difficultés des communautés juives au début du XXe siècle dans son pays natal. On y découvre autant les religieux hassidiques que la petite pègre et les gauchistes en lutte contre le pouvoir, dans un monde où chacun cherche sa place. Le fils du rabbin, Bunem, se questionne sur ce Dieu qui permet tant d’injustices et de cruauté. Un portrait nuancé d’un monde particulièrement dur.

— Janie Gosselin, La Presse

Extrait

« Elle se vanta sans la moindre honte des riches clients qui la voulaient et payaient très cher pour l’avoir, des macs qui se la disputaient, des autres prostituées qui par jalousie déchiraient ses vêtements, des mots tendres que Sergueï Davidovitch, le vieux millionnaire, lui avait chuchotés et des promesses qu’il lui avait faites. D’abord, tout cela dégoûta Bunem, mais bientôt ces paroles l’excitèrent et renouvelèrent son désir pour elle. Elle parla aussi de ses parents à elle, de sa peur de tomber malade et d’être châtiée par Dieu, des démons, des esprits du mal et des lutins qui la harcelaient et, peu à peu, elle proféra des obscénités qui auraient fait rougir un cosaque. »

Une vie atypique

Les rêveurs
Isabelle Carré
Éditions Grasset
300 pages
Trois étoiles et demie

L’actrice Isabelle Carré, connue en France pour ses rôles au cinéma et au théâtre, signe son premier roman, inspiré de sa propre vie. Il y est question de sa mère, femme fragile, éloignée de son milieu conservateur par sa famille lorsqu’elle tombe enceinte à l’âge de 19 ans hors des liens du mariage. On est à la fin des années 60. Le monde change, mais lentement. L’homme qui acceptera d’élever ce bébé comme son propre fils, et deviendra le père de ses autres enfants, finira par vivre son homosexualité librement dans les années 80. Entre ses parents malheureux, tous deux refoulant leurs désirs et leurs émotions au nom des conventions, la petite Isabelle vit une enfance atypique. L’auteure aborde sa tentative de suicide à 14 ans et le séjour à l’hôpital psychiatrique pour enfants qui s’ensuit. À la suite de cet épisode difficile, elle découvre le théâtre et le cinéma, planches de salut dont elle fera une carrière. La plume douce et juste d’Isabelle Carré dresse un portrait émouvant, sans apitoiement. Malgré le propos souvent bouleversant, le récit reste lumineux. Les rêveurs a été salué par la critique en France.

— Janie Gosselin, La Presse

Extrait

« Les premiers temps, il est facile de mettre sa réticence à sortir sur le compte de la grossesse, mais au fil des jours et des mois, tout cela devient étrange, presque inquiétant. Aime-t-elle à ce point la solitude ? Impossible d’imaginer que son amie s’enferme toute la journée pour obéir aux instructions paternelles ou cherche à devenir invisible à mesure que son ventre s’arrondit.

Pour bien faire, il faudrait disparaître, cesser d’exister. “Si c’était ce geste, précisément, qu’ils attendaient de moi ?”, cette question l’obsède. Elle se réveille, s’endort avec, l’idée grandit et finit par prendre toute la place. »

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