Après cinq jours de panne

Les Vénézuéliens ont soif, des patients meurent dans les hôpitaux

Pas d’écoles. Pas de transports publics. Pratiquement plus d’essence. Pas d’argent dans les guichets automatiques. Mais surtout, pas d’eau courante.

Après cinq jours d’une panne gigantesque, le Venezuela s’enfonçait dans une crise humanitaire aiguë, hier. Même si le courant avait été partiellement rétabli dans plusieurs quartiers de Caracas, la majeure partie du pays était toujours plongée dans le noir. Y compris une grande partie de Baruta, un vaste arrondissement de la capitale où vivent plus de 350 000 personnes.

Le black-out a mis hors service les pompes qui approvisionnent le réseau de distribution d’eau de l’ensemble du pays. Et les robinets étaient toujours secs, hier, même dans les quartiers où le courant venait d’être rétabli.

« Notre immeuble est muni d’un réservoir privé, nous avons actuellement droit à 15 minutes d’eau par jour », raconte Laura Louza, du Centre des droits de la personne de l’Université catholique de Caracas.

« Depuis jeudi, nous remplissons des bouteilles, nous nous lavons et nous vidons la cuvette des toilettes avec ça. »

Laura Louza estime que même à ce rythme minimaliste, le réservoir sera vide dans deux jours. Mais ce ne sont pas tous les Vénézuéliens qui ont accès à de telles réserves d’eau. De nombreux habitants de la capitale ont été réduits à puiser de l’eau dans la rivière Guaire, fortement polluée, à tenter de s’approvisionner dans des sources du mont Avila, qui surplombe Caracas, ou encore, signale Laura Louza, à aller puiser de l’eau directement dans les égouts.

« La situation est extrêmement difficile, nous vivons une urgence humanitaire. »

— Laura Louza, jointe par téléphone hier

L’eau potable vendue dans les rues de la capitale se détaille uniquement en dollars américains et peut coûter entre 5 et 10 $ US pour une bouteille de 2 litres. Frappés par une inflation et une dévaluation spectaculaires, les Vénézuéliens ne gardent pas de devises locales, les bolivars, à la maison. Ils ont pris l’habitude de régler leurs achats avec une carte bancaire. Mais les terminaux de paiement fonctionnent à l’électricité. Pas d’électricité, pas de paiement…

« Un boulanger de mon quartier a eu l’idée de brancher son appareil à une batterie de voiture au pire moment de la panne, je pouvais alors acheter mon pain avec ma carte bancaire », raconte Laura Louze.

17 morts qui attendaient une dialyse

Si la panne et ses retombées rendent la vie des familles impossible, la situation est devenue complètement chaotique dans les hôpitaux, touchés depuis plusieurs années par des pénuries de médicaments, l’exode de personnel médical et des pannes électriques récurrentes. Ces pannes sont maintenant devenues généralisées.

La plupart des hôpitaux possèdent des génératrices, mais pour obtenir le diesel nécessaire à leur mise en marche, il faut des pompes à essence. Or, celles-ci fonctionnent à l’électricité. Pas d’électricité, pas de carburant… Depuis cinq jours, la majorité des stations-service sont d’ailleurs fermées et le Venezuela, l’un des pays qui possèdent pourtant les plus riches réserves de pétrole du monde, fait aujourd’hui face à des pénuries de carburant.

Francisco Valencia, directeur de l’organisation humanitaire Codevida, s’est rendu dimanche en compagnie d’un groupe d’ONG à l’hôpital Juan Manuel de Los Rios – principal établissement pédiatrique à Caracas.

« Les enfants s’accrochaient aux fenêtres pour nous appeler à l’aide, ils avaient faim et ils avaient soif, mais les gardiens de sécurité ne nous ont pas laissé entrer. »

— Francisco Valencia

Codevida documente depuis plusieurs années les ratés du système de santé vénézuélien. Mais après cinq jours de panne, la situation est pire que jamais, relate Francisco Valencia.

Le système électrique vénézuélien s’est effondré jeudi dernier, à 17 h 54, plongeant les hôpitaux dans la noirceur et la chaleur étouffante, en absence de climatisation.

La panne est particulièrement dramatique pour les malades souffrant d’insuffisance rénale et qui dépendent de la dialyse pour survivre.

Selon Codevida, 17 patients privés de dialyse sont morts depuis cinq jours. Et encore, souligne Francisco Valencia, il s’agit de cas documentés. Plusieurs hôpitaux ne sont pas joignables, n’ayant pas accès aux réseaux de télécommunications, souligne-t-il.

Hier, son ONG faisait des pieds et des mains pour venir en aide à Neiber Briceno, un garçon de 13 ans qui n’a pas eu de dialyse depuis mercredi.

« Le Venezuela compte 129 centres de dialyse publics et privés, seulement 5 % d’entre eux ont actuellement accès à l’électricité », détaille Francisco Valencia.

« Nous devons trouver un centre de dialyse pour ce garçon, sinon il va mourir. »

Devant cette situation « désastreuse », l’Assemblée nationale vénézuélienne, seule institution contrôlée par l’opposition, a placé le pays en « état d’alerte », à la demande de son ancien président et président autoproclamé Juan Guaidó. Ce dernier n’a toutefois aucun moyen pour mettre ce décret en application : il ne contrôle ni l’armée, ni la police, ni le gouvernement. Le geste reste donc largement symbolique. Le président Nicolás Maduro, quant à lui, attribue la responsabilité de la panne à « des saboteurs étrangers ».

Journaliste arrêté

Journaliste à la radio vénézuélienne, Luis Carlos Diaz a été arrêté hier soir par des agents du renseignement qui ont perquisitionné dans son domicile et saisi son ordinateur et tout son équipement informatique.

Il est depuis détenu au siège de la police politique de Caracas.

Ce spécialiste des nouvelles technologies d’information avait récemment animé une émission vidéo dans laquelle il donnait des trucs sur la manière de se prémunir contre les pannes électriques récurrentes. La semaine dernière, un montage de cette émission a été diffusé par la chaîne de télévision nationale dans une émission animée par un poids lourd prorégime, Diosdado Cabello. Ce dernier préside l’Assemblée nationale constituante, créée par Nicolás Maduro pour faire contrepoids à l’Assemblée nationale contrôlée par l’opposition. Dans son émission, il a utilisé des extraits vidéo pour accuser le journaliste Luis Carlos Diaz de sabotage – alléguant qu’il avait joué un rôle dans la panne de courant massive qui a plongé le Venezuela dans le noir jeudi dernier.

« Luis Carlos Diaz est le bouc émissaire parfait », dénonce Isaac Nahon, professeur de communications à l’Université d’Ottawa.

Originaire du Venezuela, Isaac Nahon connaît très bien Luis Carlos Diaz, ainsi que sa femme, la commentatrice politique Naky Soto.

Selon lui, Diosdado Cabello a trafiqué la vidéo de Luis Carlos Diaz, et s’en est servi pour alimenter la théorie du « complot étranger » brandie par le pouvoir pour expliquer la crise actuelle.

Selon lui, ça permet aussi au régime de faire pression sur l’ensemble des journalistes vénézuéliens. « On leur dit : voici ce qui va arriver si vous faites votre travail. »

Saisi du dossier, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a appelé les autorités vénézueliennes à libérer immédiatement le journaliste d’Union Radio Noticias, qui possède la double nationalité espagnole et vénézuélienne.

Maduro déclare « victoire » dans la « guerre électrique »

Le président du Venezuela Nicolás Maduro a proclamé la « victoire » hier soir dans la « guerre électrique » déclenchée selon lui par le Pentagone et annoncé une commission d’enquête pour laquelle il demandera « l’aide de la Russie, de la Chine et de l’Iran », a-t-il déclaré lors d’une réunion avec ses ministres transmise à la télévision. Depuis jeudi soir, le pays traverse la pire panne de son histoire récente. Le courant est à peu près rétabli dans Caracas et dans la majorité des États, selon le gouvernement, mais il reste difficile de joindre les provinces. Depuis le début de la crise, M. Maduro accuse les États-Unis et l’opposition d’avoir conduit une attaque « cybernétique » contre la principale centrale du pays. « Nous allons révéler ce que fut cette attaque, qui l’a menée, ce qu’ils cherchaient et ce qu’ils ont obtenu. […] Ceux qui ont fait ça ont causé du tort à un peuple pour des raisons politiques […] pour déclencher une guerre civile et ceci a un nom : ce sont des terroristes, des délinquants, pas des responsables politiques », a-t-il accusé. — Agence France-Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.