Les mères maudites du peuple rohingya

Chassées de Birmanie, elles sont les pestiférées des camps de réfugiés. Leur propre famille les méprise pour avoir donné la vie aux enfants du viol.

Ils les ont épargnées pour mieux les détruire. En août 2017, les soldats birmans se livraient aux pires exactions sur le peuple rohingya, massacrant les familles, brûlant les masures et poussant des villages entiers à l’exode. Aux femmes, ils ont réservé cette arme à part entière qu’est le viol massif et organisé. Neuf mois plus tard, au Bangladesh, naissaient des enfants considérés par la communauté comme les bébés de l’infamie. Après l’agression, le rejet. Au moment où le médecin congolais Denis Mukwege et la Yézidie Nadia Murad reçoivent le prix Nobel de la paix pour leur combat contre les viols de guerre, nos reporters racontent le calvaire que subissent aujourd’hui des milliers de femmes rohingyas.

Ce premier fils aurait dû être une bénédiction. Une réhabilitation même, après la mise au monde de six filles avec une régularité désespérante. Fatéma l’aurait montré triomphalement aux voisins, ceux qui la disaient incapable d’offrir une « véritable » descendance à son mari. 

Et pourtant, elle cache comme le plus terrible des secrets l’enfant qui dort paisiblement dans un berceau bricolé avec des sacs d’aide alimentaire. Il n’a jamais quitté la touffeur de la hutte de bambou dans laquelle il est né, il y a quatre mois, au cœur du plus grand camp de réfugiés au monde. « Il est tout le temps malade, parce qu’il ne reçoit pas assez d’air et de lumière », murmure-t-elle. Mahmoud Hassan est un « Mog Phoua », comme on les appelle ici : un « fils de Birman », c’est-à-dire un bébé de la honte.

L’enfer commence le 25 août 2017, quand les rebelles de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arsa) attaquent une trentaine de postes-frontières birmans. Les représailles dépassent dans l’horreur tout ce que cette minorité musulmane, habituée au pire, a déjà subi. 

Des soldats débarquent dans le village, brûlent les maisons, tirent sur les occupants qui tentent de s’enfuir. Avec d’autres femmes, Fatéma court jusqu’à la rivière Naf, qui marque la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh. C’est là, au bout de quelques heures, que des militaires les retrouvent. À tour de rôle, ils les entraînent vers les rizières, abattent celles qui crient trop fort, violent les autres trois jours durant. Fatéma parvient à embarquer sur un rafiot qui la dépose 2 kilomètres plus loin, sur la côte bangladaise, là où sa communauté a trouvé refuge.

Elle découvre sa grossesse cinq mois plus tard, quand le bébé commence à bouger. À cause des privations, son ventre ne s’est pas arrondi. Fatéma est veuve. L’opprobre la guette, avec toute sa famille. Ses filles la pressent d’avaler des « pilules » achetées au marché. 

Fatéma ne sait pas bien quoi au juste. Elle dit simplement que le traitement ne valait pas les 500 takas (5,20 euros) – toutes ses économies – qu’il lui a coûté, puisqu’elle a finalement accouché quatre mois plus tard, un foulard enfoncé dans la bouche pour étouffer ses cris. Depuis, son aînée refuse de lui rendre visite. Fatéma, qui jusque-là débitait son histoire comme un automate, se met à pleurer : « Elle raconte partout que j’ai été tuée pendant l’attaque. Je n’existe plus pour elle. » Ses autres filles ne veulent pas toucher le bébé. Elles répètent qu’il n’est pas leur frère ; qu’à cause de lui, elles ne trouveront jamais de mari. 

Inévitablement, la tache de la honte grandira avec l’enfant. Alors Fatéma se cramponne à un drôle d’espoir : que les pluies diluviennes engloutissent à la fois sa hutte, ses maigres possessions et sa mauvaise réputation, pour que la famille soit relogée dans un autre camp. Là où personne ne connaîtra son histoire, à la fois taboue et tragiquement banale.

Vies brisées

Quand on s’enfonce à pied dans les replis boueux des bidonvilles qui s’étendent à perte de vue sur les collines déboisées de la région de Cox’s Bazar, on découvre une succession de vies fracassées. 

À 20 ans, Nour Begam est en mille morceaux. La somme de ses malheurs coulerait un paquebot. Dans la hutte obscure où elle se raconte, le temps semble s’être enroulé sur lui-même. Au quatrième jour de l’Aïd, des militaires birmans ont rasé son village près de Rathedaung. Ils ont tué son mari, ses parents et son fils de 2 ans, ont rassemblé les femmes dans l’école, les ont bâillonnées avec leur voile. Le supplice a duré toute la nuit. Sept hommes se sont succédé sur son corps, avant de la laisser pour morte. Des voisins l’ont transportée chez un médecin, qui l’a sauvée de l’hémorragie. 

C’est six mois après son arrivée au Bangladesh que Nour Begam a découvert qu’elle était enceinte. Elle ne raconte pas comment, à ce stade avancé, elle s’est débarrassée de l’enfant. Elle dit juste que son corps « souffre encore à l’intérieur ». Dans la partie du camp de Kutupalong où elle s’est installée, tout le monde sait ce qui lui est arrivé. Elle est déshonorée. Alors, Nour Begam se terre. 

Il y a cinq mois, le mollah est venu lui annoncer qu’il avait la solution : elle allait être « réparée » par un mariage. Un homme, qui avait déjà femme et enfants, avait accepté de l’épouser pour « faire une bonne action, raconte-t-elle dans un souffle. Mais il ne m’aime pas et ne s’occupe pas de moi ». 

Son nom n’a pas été ajouté sur la carte qui permet aux familles de réfugiés de bénéficier de l’aide humanitaire. Elle mange ce que la première épouse veut bien lui laisser. Il y a quelques semaines, elle a découvert qu’elle était à nouveau enceinte – d’un enfant qu’elle ne désire pas plus que le précédent…

L’ONU estime que près de la moitié des femmes qui ont trouvé refuge au Bangladesh ont été victimes de violence sexuelle. Une véritable arme de guerre, employée de façon systématique, que la Société des Rohingyas de l’Arakan pour la paix et les droits de l’homme a méthodiquement documentée. 

Cette association de réfugiés créée en novembre 2017 a établi une liste de 1 834 noms (à peine 20  % des cas estimés) crachée par une imprimante aussi fatiguée que son propriétaire. Mohibullah est las de réciter aux journalistes la longue liste des crimes commis par l’armée birmane. Son association a enquêté pendant des mois pour rassembler des preuves irréfutables. Son but  : que le génocide soit reconnu par la Cour pénale internationale. Une condamnation qui se heurte aux menaces de veto chinois. 

Depuis plus d’un an, les ONG défilent dans son bureau de fortune au cœur de Kutupalong. Puis repartent transformant simplement la précarité des premiers mois en misère organisée. Par beau temps, les contreforts des montagnes birmanes se dessinent à l’horizon, aussi proches qu’inaccessibles pour ces milliers d’apatrides qui, entre débrouille quotidienne et traumatismes enfouis, tentent de survivre. Le fil est mince qui sépare la détresse de la colère. La situation se tend inexorablement. 

Depuis janvier, une dizaine de responsables rohingyas ont été assassinés. Des meurtres vite classés par la police bangladaise en règlements de comptes entre bandes criminelles, mais qui pourraient cacher la montée en puissance des militants de l’Arsa, ces rebelles à l’origine de la révolte, premier acte de la tragédie. Ils seraient près d’un millier au Bangladesh. Les services secrets birmans les accusent d’être soutenus par le Groupe État islamique. Ceux que nous avons pu rencontrer parlent plutôt d’une « opération kamikaze », menée avec des machettes et des bombes artisanales emplies de poudre de piment. Un geste désespéré pour mettre fin à des décennies d’oppression silencieuse, mais qui aura entraîné en représailles plus de 10 000 morts et 700 000 déplacés. Une crise humanitaire sans précédent.

L'horreur en série

«  Même après l’Afrique ou la Syrie, nos médecins étrangers disent qu’ils n’ont jamais rien vu de pire  », déplore le  Dr Ferdousuzzaman, qui dirige Hope, une des premières ONG à avoir ouvert des cliniques dans l’enceinte des camps. Effaré, le personnel soignant a vu affluer des centaines de femmes brisées. Les parties génitales en lambeaux, elles avaient marché des jours dans la jungle et ne réclamaient pas de soins mais un moyen d’interrompre leur grossesse. « C’est pourtant un très grand péché aux yeux de cette société musulmane conservatrice », souligne le chef de mission. 

Après des avortements sauvages, certaines avaient de terribles saignements qu’elles tentaient de faire passer pour des règles. Une fille de 15 ans n’a pas survécu, vidée de son sang après avoir tenté de se débarrasser du fœtus avec un crochet. L’ONG Ipas, qui pratique gratuitement ce qu’on appelle ici une « régulation du cycle menstruel » (pudique euphémisme pour parler d’avortement légal), estime que plus de 20 000 traitements ont été distribués.

Shafika a tout essayé : la pilule abortive, l’eau bénite du mollah, et même des coups de poing dans ce ventre qui, à mesure qu’il grossissait, l’éloignait de son mari. « Il désertait la maison, me laissait porter les bidons, les sacs de riz. Le jour où j’ai perdu les eaux, il a refusé de me conduire à l’hôpital », confie-t-elle. Nous la rencontrons dans une des cliniques ouvertes par Hope. Le personnel nous a installés dans une pièce isolée, pour protéger ce secret qui l’enchaîne à son mari autant qu’il l’en sépare. 

Soucieux de sa réputation et de celle de la famille, l’époux a accepté de reconnaître la petite. Mais il refuse de la toucher. Aux voisins qui s’étonnent de ses yeux bridés, de son teint plus pâle que celui de ses frères et sœurs, Shafika rétorque que « tous les fruits d’un même arbre ne sont pas identiques ». Depuis quelques semaines, les premiers sourires du bébé fendillent l’armure du mari : « Je l’ai surpris à lui pincer gentiment la joue. Avec le temps, peut-être qu’il parviendra à l’aimer un peu… »

Devenir une paria

La nuit tombe sur le campement. À partir de 18 heures, journalistes et humanitaires doivent quitter les lieux, officiellement pour des raisons de sécurité. Éternelle plaque tournante de trafics en tout genre, le district de Cox’s Bazar s’enfonce dans la criminalité. Proxénètes et dealers prospèrent sur la misère. 

Au petit matin, nous reprenons le chemin de Kutupalong pour rencontrer Taslima. Dans son village, comme dans tous ceux attaqués dans la province de l’Arakan, les Birmans ont trié les femmes comme du bétail. Tué les plus âgées, violé les autres. Sa hutte est suspendue au-dessus d’un marécage. Le visage mangé par son voile, elle se raconte d’une voix faible écrasée par le fracas du tonnerre, un bébé accroché à son sein. Il y a également son fils de 5 ans qui reste collé à son flanc. 

Quand, pendant la terrible confession, on lui suggère de l’éloigner, elle hausse les épaules. Il a déjà vécu le pire, il peut bien l’entendre à nouveau : lorsqu’est venu son tour d’être violée, le garçonnet s’est accroché à son cou en hurlant. Un militaire l’a éjecté « comme un insecte » et lui a tiré une balle dans le mollet. Ce que Taslima ignorait, c’est que, à cet instant, elle était déjà enceinte de son mari. Mais ni lui ni les voisins ne se perdent en calculs compliqués ; avant la naissance, il l’a abandonnée ainsi que leurs quatre enfants. Elle s’interrompt pour changer de sein, regarde le bébé avec une tendresse résignée. 

Qu’importe si, à 8 mois, il ne peut être le fruit d’un viol commis en août 2017. Elle a été souillée par l’ennemi, cela suffit à faire d’elle une paria. C’est la double peine subie par des milliers de femmes rohingyas. Jusqu’à présent, Aung San Suu Kyi, dirigeante birmane et Prix Nobel de la paix, n’a toujours pas condamné les crimes commis par son armée. Dans cet enchevêtrement de souffrance, son silence coupable résonne plus fort qu’une gifle.

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