Chronique

Pas de vos maudites affaires

À San Francisco, le promoteur privé Another Planet Entertainment utilise le parc municipal Golden Gate pour son festival Outside Lands. Loyer : 3,4 millions US, une information publique.

À Chicago, le promoteur privé C3 Presents utilise le parc municipal Grant pour son festival Lollapalooza. Loyer : 6,6 millions US, une information publique.

À Austin, le promoteur privé C3 Presents utilise le parc municipal Zilker pour son festival Austin City Limits. Loyer : 6,5 millions US, une information publique.

À Montréal, le promoteur privé evenko – Groupe CH – utilise le parc municipal Jean-Drapeau pour présenter ses festivals Osheaga, ÎleSoniq, Heavy Montréal et ’77 Montréal.

Le coût du loyer payé par evenko à la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD), un organisme paramunicipal ?

Pas de vos maudites affaires.

Au Québec, cette information est secrète.

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Aux États-Unis, ce genre de contrat liant une ville et un promoteur privé pour l’organisation de festivals culturels n’est pas un secret. Notre journaliste Vincent Brousseau-Pouliot a ainsi pu découvrir facilement le montant payé par des promoteurs pour l’utilisation de parcs municipaux à San Francisco, Austin et Chicago.

Au Québec, oubliez ça : le bail SPJD-Groupe CH pour l’utilisation de l’espace public est un secret commercial.

Si on connaît depuis hier certains détails du bail secret entre la SPJD et evenko pour l’occupation de l’espace public qu’est le parc Jean-Drapeau, c’est grâce au travail acharné de Vincent Brousseau-Pouliot qui, à force de creuser, a fini par obtenir des informations qui donnent une idée de la nature de ce contrat secret.

Si on sait que le Groupe CH peut occuper l’espace public pour beaucoup moins cher – autour de 1,1 million par année – que ce qu’il en coûte à des festivals américains équivalents, c’est grâce au travail d’un journaliste. Pas grâce à nos lois sur l’accès à l’information.

Vincent Brousseau-Pouliot a donc eu accès à la structure du bail Groupe CH-SPJD, mais pas aux sommes payées par le Groupe CH pour qu’Osheaga, ÎleSoniq, Heavy Montréal et ’77 Montréal puissent occuper l’espace public…

C’est en faisant des déductions et des recoupements que le journaliste a pu établir que le Groupe CH paie autour de 1,1 million au trésor public pour présenter Osheaga, ÎleSoniq, Heavy Montréal et ’77 Montréal dans le cadre enchanteur du parc Jean-Drapeau.

Mais la somme exacte ?

Pas de vos maudites affaires.

Quand je parle de déductions et de recoupements, Vincent Brousseau-Pouliot a dû par exemple estimer le nombre de bières bues – trois – par les festivaliers pour en arriver à la valeur approximative de la ristourne de 9 % que paierait le promoteur à la SPJD sur la vente de broue.

Quand t’es rendu à essayer de lire dans des verres de bière vides – comme le devin de la BD Astérix lisait dans les entrailles des poissons pour prédire l’avenir –, je trouve que c’est une belle métaphore de la stupidité de nos lois sur l’accès à l’information.

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Je cite Jacques Aubé, président du Groupe CH, qui a accordé une entrevue à notre journaliste : « Nous sommes une entreprise privée. Il n’y a rien à cacher, mais ce n’est pas normal qu’une entreprise privée sorte ses chiffres comme ça. »

Hum, non, désolé.

Ce qui n’est « pas normal », c’est qu’une entreprise comme le Groupe CH occupe l’espace public au rabais, en vertu d’un bail gardé secret avec une société parapublique relevant de la Ville de Montréal.

Les « chiffres » entre une entreprise privée comme evenko et d’autres entreprises privées devraient bien sûr rester privés. Le bail entre la Cage aux Sports et le Centre Bell ou ce que paie evenko pour que U2 vienne chanter à Montréal : on comprend que ces données soient privées.

Mais un contrat entre une entreprise privée et une société paramunicipale publique comme la SPJD, une créature qui n’existerait pas sans l’argent des taxes ?

Ça devrait être public. En tout respect pour les festivals très branchés produits par le Groupe CH, ce contrat devrait être public, comme le sont les contrats entre la Ville de Montréal et des entreprises privées de déneigement.

Ici, les festivals du Groupe CH occupent l’espace public : ce qui n’est « pas normal », c’est que le bail régissant cette occupation ne le soit pas, public.

On peut blâmer M. Aubé pour cette opacité, mais tout cela est permis parce que le Parti libéral du Québec a renié sa promesse de faire du Québec un État plus transparent après son élection en 2014.

La réforme de la Loi sur l’accès aux documents publics qui avait été promise par le PM Couillard a résisté à trois ministres depuis 2014 et on a appris la semaine dernière qu’elle ne serait pas étudiée avant la fin de la session parlementaire.

Il faudra bien se rendre à l’évidence, un jour : l’état actuel de l’accès à l’information arrange bien la classe politique. Une vraie loi sur l’accès à l’information, les élus n’en veulent pas. C’est vrai à Québec. Et c’est vrai à Ottawa, aussi, où la « réforme » de l’accès à l’information est aussi mal barrée qu’à Québec.

Pourquoi cette résistance ?

Ne soyons pas naïfs. L’opacité, le déni systémique de l’accès à des documents publics, ça fait moins de crises à gérer.

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