Opinion Pascale Pageau

Changer le monde à sa façon

Quand j’ai choisi la profession d’avocate, du haut de mes 14 ans, je n’aspirais à rien d’autre qu’à la bien simple tâche qui fait l’objet de cette série d’articles : changer le monde, rien de moins. Dans ma tête d’adolescente, je me voyais défendre la veuve et l’orphelin, je me voyais plaider dans une salle d’audience digne d’un décor de Law and Order  ; les salles du palais de justice de Montréal m’étant encore inconnues à l’époque. J’étais loin de me douter que près de 20 années plus tard, j’allais effectivement avoir un tantinet changé le monde à ma façon.

J’ai eu un début de parcours classique : études de droit caractérisées par de nombreuses nuits blanches passées à bûcher afin de tenter d’avoir les meilleures notes de ma cohorte, puis stage et embauche dans l’un des grands cabinets de la ville. J’avais réussi à intégrer la profession, j’allais enfin pouvoir commencer à changer le monde.

Mes premières années de pratique ont été teintées par une envie fulgurante d’entrer dans le moule : travail non-stop pour accumuler le plus grand nombre d’heures facturables et prouver ma valeur à mes supérieurs, afin de me faire offrir un emploi comme avocate. Et un jour… évidemment associée. Idéalement le plus jeune possible. Compétition. Performance. Pression. J’adorais ça !

Puis, après près de huit ans à faire des « heures de fou », j’ai eu envie de déjouer l’équilibre que j’avais connu depuis mon entrée sur le marché du travail et d’avoir des enfants. Oups ! Mes responsabilités parentales sont aussitôt devenues difficilement compatibles avec mes 2000 heures facturables, le facetime obligé au bureau, les 5 à 7... Oups, oups ! Moi qui avais toujours cru qu’on pouvait tout faire et tout être, je venais de « frapper un mur ». Impossible de rester tard au bureau quand c’est important pour toi d’aller chercher ta fille à la garderie qui ferme à 18 h et que tu tiens à passer un peu de temps de qualité avec elle avant de la mettre au lit.

Il est vrai que le monde du travail professionnel n’a initialement pas été façonné pour les femmes et les hommes qui veulent être impliqués un tant soit peu dans la vie et l’éducation de leurs enfants. Ni d’ailleurs pour les femmes et les hommes « modernes », pour qui les objectifs de 2000 heures facturables, la pression sur le développement des affaires et la présence au bureau cadrent difficilement avec l’atteinte d’un certain équilibre. Ses structures sont, disons, un peu archaïques. Un monde, avouons-le, pensé par les hommes d’antan pour les hommes d’antan, à la Mad Men.

On fait quoi quand on ne cadre plus dans le moule ? On fait quoi quand on refuse le statu quo ? Qu’on veut plus ? Qu’on veut mieux ? Pour nous ? Pour ceux qui nous entourent ? J’ai jonglé pendant un long moment avant de savoir quoi en faire. Peut-être n’étais-je pas faite pour être avocate dans le monde des affaires ?

Puis, telle l’adolescente que j’avais été, je me suis tranquillement remise à rêver. Cette fois-ci, je ne rêvais plus de sauver la veuve et l’orphelin, je rêvais de me sauver et de sauver d’autres qui comme moi espéraient plus, espéraient mieux du monde professionnel.

Je ne cherchais pas à travailler moins ou à travailler moins fort, mais à travailler autrement. J’étais toujours carriériste, ambitieuse, compétitive et performante, mais je voulais désormais évoluer dans un modèle qui me permettrait de jongler avec l’équilibre, mon équilibre.

Mais mon rêve allait encore plus loin. Ne vous ai-je pas dit que j’étais ambitieuse ? Et si ce nouveau modèle auquel j’aspirais ne répondait non pas uniquement aux avocats insatisfaits du statu quo, mais aussi aux clients d’affaires qui pour certains espéraient eux aussi plus et mieux du monde des avocats, qui, du haut de leurs tours de bureaux et leurs planchers de marbre, leur facturaient des taux horaires exorbitants ?

J’ai alors commencé à réellement rêver à une transformation, à une évolution des services juridiques, les faire entrer dans une ère plus moderne et, surtout, construire un équilibre d’affaires dans lequel le bonheur des uns ferait le bonheur des autres… Irréaliste direz-vous ?

C’est de cette vision irréelle qu’en 2005, naissait Delegatus.

De mes propres limitations en tant que femme et mère de famille, j’allais créer un cabinet précurseur, un cabinet qui allait réinventer le modèle traditionnel pour le faire entrer dans l’ère moderne au service des clients d’affaires.

Un cabinet sans partnership track, sans pression autre que celle que l’on désire s’imposer à soi-même, proposant une grande liberté d’autodétermination à ses avocats à l’esprit entrepreneurial et aux clients une gamme de services pensée pour eux et avec eux, adaptés à leur réalité d’affaires.

Depuis plus de 10 ans, des cabinets novateurs commencent à émerger un peu partout sur la planète. Le modèle « NewLaw », comme on l’appelle dans le milieu, est sur toutes les lèvres. Le modèle traditionnel se dépoussière tranquillement. Et ses avantages, tant pour les avocats que pour les clients, sont aujourd’hui indéniables.

Aujourd’hui Delegatus compte 26 avocats et vient tout récemment de faire son entrée dans le top 10 des cabinets du Québec.

Et de mon côté, j’ai atteint mon équilibre. En plus de ma vie professionnelle bien remplie, j’ai aujourd’hui quatre enfants, âgés de 7 à 14 ans, dont la plus grande, Gabrielle, commence à son tour à rêver de changer un jour le monde à sa façon.

On peut s’adapter au moule, au monde professionnel tel qu’il a été défini pour nous il y a de nombreuses années. On peut.

Ou on peut le redéfinir selon des paramètres qui nous conviennent et façonner le monde à notre image, selon nos valeurs. C’est ce que j’ai choisi de faire pour changer mon monde, celui de mes collègues et de mes clients.

Alors, qui a le pouvoir de changer le monde ? Chacun et chacune de nous, à notre façon.

Bonne journée de la femme.

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