Orientation sexuelle

Ottawa veut criminaliser les thérapies de conversion

OTTAWA — Les thérapies de conversion sont « honteuses », « cruelles », et le gouvernement Trudeau veut les criminaliser, enjoignant aux provinces de fournir leur part d’efforts pour contribuer à enrayer le phénomène.

« Ça prend un ajout au Code criminel pour que les gens qui sont en train d’essayer de changer l’orientation sexuelle de mineurs ou d’autres Canadiens sachent qu’ils sont en train de commettre des actes illégaux et qu’il y aura des conséquences à leurs actes », tranche en entrevue avec La Presse le député libéral Randy Boissonnault.

L’élu albertain, conseiller de Justin Trudeau sur les enjeux liés à la communauté LGBTQ2, affirme que s’il est réélu en octobre prochain, le gouvernement libéral voudrait déposer un projet de loi pour amender le Code criminel. « On regarde comment on pourrait faire ça », indique-t-il.

Mais les infractions criminelles ne pourraient s’appliquer à toutes les circonstances dans lesquelles ces thérapies s’effectuent ; aussi les ministres fédéraux de la Justice, David Lametti, et de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, ont-ils fait parvenir le 21 juin dernier une missive à leurs homologues provinciaux pour solliciter leur collaboration.

« Nous vous écrivons pour vous encourager à prendre des mesures pour mettre fin à la pratique honteuse de la thérapie de conversion, une pratique cruelle susceptible d’infliger un traumatisme à vie qui est dépourvue de tout fondement scientifique », est-il écrit dans une lettre envoyée aux ministres Sonia LeBel et Danielle McCann obtenue par La Presse.

La ministre LeBel « prend acte » de la volonté d’Ottawa « d’agir dans son champ de compétence, a indiqué son attachée de presse, Nicky Cayer. La ministre veut s’assurer de trouver les meilleures façons d’enrayer ce phénomène. Bien que ce soit un phénomène marginal et très peu documenté au Québec, il faut agir. »

M. Boissonnault, qui est ouvertement homosexuel, note que les provinces et municipalités peuvent légiférer sur leur territoire. Il cite l’exemple de St. Albert, ville située au nord-ouest d’Edmonton, dont le conseil municipal a voté lundi dernier à l’unanimité pour bannir ces thérapies.

« UNE GRAVE MENACE »

En 2012, l’Organisation mondiale de la santé a publié un avis sur les thérapies de conversion, affirmant que cette pratique constituait une « grave menace pour la santé et les droits des personnes touchées ».

Du côté de l’Ordre des psychologues du Québec, un avis publié la même année stipule qu’il serait « contraire à l’éthique de présenter aux personnes homosexuelles […] une intervention visant à changer l’orientation sexuelle comme une façon de les traiter ».

Et comme les thérapies de conversion « ne sont pas reconnues scientifiquement », l’Ordre peut « poursuivre les charlatans qui exercent des thérapies comme celles de conversion qui peuvent causer un grand préjudice à la population », a-t-on précisé à La Presse, hier.

COMBIEN DE PERSONNES CONCERNÉES ?

L’ampleur du phénomène demeure difficile à quantifier au Canada.

« Des chiffres, je ne peux pas vous en donner », lâche Randy Boissonnault. « Ce n’est pas quelque chose qu’on voit sur un coin de rue. C’est souterrain, ça se passe dans des résidences privées, dans des sous-sols ; c’est dans l’ombre », soutient-il.

Qu’importe : « une personne, c’est déjà une personne de trop », martèle Jean-Sébastien Boudreault, vice-président de Fierté Montréal, lui aussi d’avis que ces thérapies « archaïques, inintelligentes, dommageables » devraient être criminalisées.

« Le fait que ça existe encore en 2019 fait juste mettre encore plus l’accent sur le fait qu’il ne faut jamais baisser les bras quand vient le temps de défendre les droits de la personne et les droits LGBTQ2. »

— Randy Boissonnault

Dans un mémoire publié en mai 2018, l’organisme Alliance Arc-en-ciel citait des témoignages de personnes ayant suivi une telle thérapie, dont un jeune homme qui l’a fait au sein d’un ministère chrétien pentecôtiste, à Montréal, alors qu’il était âgé de 12 ans.

Il raconte une « séance de délivrance » : « Je pleure, je pleure. Et il me disait : “Arrête de pleurer ! Arrête de pleurer ! C’est le démon tapette qui pleure.” […] Donc là, il commence à crier : “SORS, AU NOM DE JÉSUS, SORS, MAINTENANT” », lit-on dans le mémoire.

Un groupe qui se présente sur son site web comme « indépendant, non confessionnel » et fondé « sur des faits scientifiques » offre des services de réorientation au Québec : Ta vie ton choix propose ateliers et groupes de soutien pour « connaître comment on peut être libéré des pensées, attraits ou comportements homosexuels non désirés ».

L’organisme a été fondé en 2010 par un ancien journaliste, Michel Lizotte, qui a déjà offert des conférences sur la conversion. Une demande d’entrevue formulée hier dans un courriel par La Presse est demeurée sans réponse.

QU’EST-CE QU’UNE THÉRAPIE DE CONVERSION ?

Une thérapie de conversion vise à changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne par la voie spirituelle ou psychologique. Selon le député Randy Boissonnault, les « remèdes » thérapeutiques s’apparentent parfois au conditionnement classique à la Pavlov. « Ils mettent des électrodes aux gens, et quand ils ont un sentiment pour une personne du même sexe, on les active pour que dans le futur, ils se souviennent du choc », dit-il.

DISPOSITIONS EXISTANTES AU CODE CRIMINEL

Certaines infractions en vigueur pourraient s’appliquer aux thérapies de conversion : l’enlèvement, la séquestration ou les voies de fait, si ces pratiques sont effectuées de façon coercitive. L’infraction de fraude pourrait aussi être invoquée si des frais sont facturés pour des services qui prétendent changer l’orientation sexuelle, puisque les thérapies sont discréditées par les associations médicales et psychologiques.

Source : gouvernement du Canada

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