Face à la crise

La cabane à masques

Elle a été ralentie par les oreilles de crisse, mais l’érablière le Chalet des érables a lancé une production qui pourrait atteindre 1 million de masques. En vente chez Canadian Tire, notamment.

Tout un chalet ! Au plus fort de la saison des sucres, le Chalet des érables accueille jusqu’à 8000 convives par jour. L’érablière de Sainte-Anne-des-Plaines, une des plus importantes du Québec, emploie alors 300 personnes.

Le 13 mars, Stéphanie Laurin, directrice générale de l’érablière détenue par ses parents, avait confié à La Presse : « C’est la catastrophe financière. On est tous sous le choc. »

L’entreprise venait de dépenser 300 000 $ pour préparer la saison annulée. La campagne publicitaire télévisée avait été lancée. La nourriture avait été commandée et en partie stockée. Les panses et les salles à manger bien remplies, une journée engouffre 12 000 œufs.

« On ne se voyait pas passer au travers de l’année sans plan B », a commenté Stéphanie Laurin deux mois plus tard, le 19 mai. « Soit on mettait la clé sous la porte, soit on trouvait une alternative. »

Stéphanie, son frère Tommy et ses parents, Chantal Lampron et Daniel Laurin, se sont réunis pour tracer ce plan B.

C’était dans l’air contaminé du temps : ils ont eu l’idée de faire des masques. « Et on a essayé d’aider aussi, en même temps », ajoute-t-elle.

Il n’y a strictement aucun lien avec une cabane à sucre, sinon que son « père a des racines de couturier », explique la directrice.

Parmi son équipement acéricole, l’érablière comptait justement deux machines à coudre. Elles servent normalement à assembler les éléments de décor des noces qui sont célébrées sur place durant l’été.

« À partir du 15 mars, on s’est lancés dans la création de prototypes de masque, ici à l’interne », relate-t-elle. « On a fait des recherches de tissus, de matériel, on a fait du développement de produits, avec le peu de connaissances qu’on avait. »

Le vocabulaire est celui d’une PME manufacturière avec son équipe de design, mais il s’agit d’une cabane à sucre, rappelons-le.

Fort débrouillarde, toutefois…

Daniel Laurin s’est mis en quête sur l’internet des meilleures pratiques et a conçu un modèle en polypropylène non tissé – le matériau courant des masques hospitaliers. Par l’intermédiaire de ses fournisseurs de tissus de noces, Stéphanie Laurin a repéré un distributeur spécialisé.

L’activité érablière n’était cependant pas tout à fait au point mort. L’entreprise familiale inclut aussi une petite usine de fabrication d’oreilles de crisse, distribuées dans le commerce.

« Le 15 mars, les gens se sont mis à acheter beaucoup d’oreilles de crisse en épicerie, mais là, beaucoup ! »

— Stéphanie Laurin

Dans les circonstances, il était cependant risqué d’engager du personnel. « J’ai fait personnellement les oreilles de crisse avec mes enfants pendant que mon père développait le masque. »

C’est pourquoi le projet s’est étiré tard en avril, dit-elle : « Les oreilles de crisse nous ont ralentis. »

Avalanche de commandes

Fin avril, Stéphanie Laurin a entamé sa campagne de commercialisation. « On a lancé ça un lundi après-midi sur l’internet. »

Tout bonnement.

Dès la première semaine, elle a enregistré des commandes pour 2000 masques. Formés par le père, Stéphanie, ses deux frères et une tante se sont relayés sur les deux machines à coudre, presque jour et nuit. « On n’avait jamais touché à une machine à coudre de notre vie ! »

La petite équipe peinait à vider le carnet de commandes quand les ventes de la deuxième semaine se sont inscrites : 20 000 masques.

« Il y avait des Canadian Tire, des Jean Coutu qui nous commandaient des masques ! »

Il fallait passer à la vitesse industrielle.

« On s’est mis à acheter des machines à coudre sur l’internet. »

Tout bonnement.

Daniel et Tommy ont acquis 30 machines à coudre, pendant que Stéphanie achetait suffisamment de textile pour fabriquer 500 000 masques. Il ne manquait que les couturiers.

Ils ont fait appel aux jeunes de 15 à 20 ans « qui n’étaient pas sur le marché du travail avant, donc qui n’ont pas de PCU ».

« Mon père était un peu récalcitrant, je dois l’avouer. Pour lui, être couturier, ça ne s’apprend pas. Mais il avait assez facilement réussi à nous l’apprendre, et on s’est dit : pourquoi ne pas essayer ? »

Épaulés par une poignée de couturières d’expérience, « ils font de très beaux masques », assure-t-elle.

L’atelier emploie actuellement 20 couturiers, auxquels une dizaine s’ajouteront d’ici la fin de la semaine.

L’établissement de 30 000 pi2 comptait 1200 places assises, ce qui laisse amplement d’espace pour une saine distance interpersonnelle. « Chaque couturier est mis dans un box privé », dit-elle, reprenant un terme chevalin tout à fait conforme à la tradition érablière.

La moitié de l’établissement a été transformée en manufacture. « Notre objectif, c’est 100 % d’ici le 1er juin. On se donne une bonne semaine pour acheter encore 20 autres machines, pour doubler notre capacité à l’interne. »

En ajoutant la soixantaine de couturières qui travaillent en sous-traitance dans des entreprises de la région, l’entreprise vise une capacité de 1 million de masques. « Environ. »

Une bonne nouvelle

Quand nous nous sommes reparlé pour quelques précisions, plus tard dans la journée, elle venait d’avoir une excellente nouvelle.

« On est contents, les magasins Canadian Tire participants, à la grandeur du Canada, vont faire la distribution de nos masques ! »

Non, les masques de la famille Laurin ne portent pas la marque Chalet des érables, comme ses oreilles de crisse. La petite société Medi-Protek a été formée pour l’occasion : « Il y a une étiquette sur le masque. »

Stéphanie Laurin prévoit tout de même que l’établissement retrouvera un jour sa vocation première. « Nos racines sont en acériculture, dit-elle. En février prochain, on veut rouvrir fièrement notre cabane à sucre. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.