Chronique

La gaffe du Goncourt

En France, ils appellent cela une boulette. Traduire : une bourde, une bêtise, une sottise, une gaffe. Et celle commise par les vénérables membres du jury du Goncourt décerné aujourd’hui est de taille. Au lieu de reconnaître que Le lambeau de Philippe Lançon, ce poignant ouvrage sur la reconstruction d’un homme qui a failli mourir sous les balles des tueurs de Charlie Hebdo, méritait sinon le grand prix, à tout le moins une sélection, ils l’ont écarté d’emblée. Et cela en dépit des critiques dithyrambiques des milieux littéraires et des 170 000 exemplaires vendus seulement en France, avant même que la rumeur d’une sélection au Goncourt se répande.

Bref, s’il y a un livre qui a fait l’unanimité dès sa parution en avril et pas seulement pour le sujet qu’il aborde, mais pour son souffle littéraire, sa sobriété poignante et sa prose sublime, c’est bien Le lambeau. Un « chef d’œuvre », selon le jury du prix Fémina, qui l’a honoré lundi.

Or, la raison pour laquelle il a été écarté de la course au Goncourt est bête à pleurer. « Ce roman n’est pas une œuvre d’imagination, c’est un témoignage », a expliqué le juré Bernard Pivot aux médias consternés.

Une œuvre d’imagination ? Mais qu’est-ce qu’une œuvre d’imagination sinon une construction littéraire autour d’un évènement, la plupart du temps, réel, mais transposé ?

Combien d’œuvres d’imagination sont en réalité directement inspirées de la vie et des expériences de ceux et celles qui les ont écrites et romancées ?

Bernard Pivot parle d’un témoignage parce qu’il connaît Philippe Lançon, qui est écrivain et journaliste à Libération et à Charlie Hebdo. Mais si on n’a jamais entendu parler de Philippe Lançon (ce qui était mon cas), si on ignore ce qu’il faisait dans la vie et ce qu’il mangeait pour déjeuner avant le 7 janvier 2015 et si, en plus, on n’a retenu que les noms des victimes les plus célèbres de l’attentat, on peut très bien lire Le lambeau en pensant que l’auteur s’est inspiré de faits réels pour inventer l’histoire d’un survivant à la mâchoire arrachée.

L’imagination est non seulement un mécanisme humain difficile à cerner, mais dans l’acte créateur lui-même, l’imagination est un concept à géométrie variable. C’est d’ailleurs ce que Lançon a répondu à Pivot par médias interposés.

« Je n’ai pas imaginé ce que j’ai vécu… Je n’ai rien imaginé de ce que je raconte. Mais j’ai imaginé comment l’écrire et le composer », a expliqué l’auteur.

Une construction d’abord et avant tout

Il avait entièrement raison dans la mesure où une œuvre littéraire est d’abord et avant tout une construction : artistique, dramatique, littéraire. Dès la minute qu’on écrit avec le matériau brut de la réalité, que ce soit sur la Première ou la Seconde Guerre, sur l’attentat de Charlie Hebdo ou celui du Bataclan, on ne fait pas que retranscrire les évènements. On commence par trier à même cette réalité brute des moments, des bribes, des morceaux choisis qu’on organise et qu’on arrange en fonction du récit.

Chemin faisant, on donne la priorité à certaines scènes. On en écarte d’autres. On braque la lumière sur un détail, on laisse l’autre dans l’ombre. Tant et si bien qu’à force d’écrire ou plutôt de réorganiser le réel à travers l’acte d’écrire, on finit par construire une œuvre d’imagination où le réel et la fiction se frottent et se fondent sans qu’on sache où commence l’un et où finit l’autre.

L’écrivain témoigne, certes, mais à travers une construction imaginée et colorée par ses émotions, sa sensibilité, son talent. Et dans le cas de Philippe Lançon, il a peut-être témoigné, mais il a surtout construit et imaginé un témoignage.

Je me souviens qu’en commençant à lire Le lambeau, je pensais que Lançon allait immédiatement m’entraîner dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo cinq minutes avant que les tueurs n’y entrent pour accomplir leur massacre.

Or, ce n’est qu’à la page 74 que Lançon consent enfin, et probablement douloureusement, à s’asseoir à nouveau à la grande table au milieu du local exigu de Charlie Hebdo, quelques minutes avant que tout bascule.

Il décrit les échanges, les humeurs de ses collègues, la banalité d’une réunion parmi tant d’autres. Le tout se termine vers 11 h 25. Lançon a son manteau sur le dos lorsqu’il décide sortir un livre de jazz de son sac pour le montrer à Cabu. Au même moment, Charb fait une blague sur le dernier livre de Houellebecq qui doit être lancé ce jour-là. 

« Il y a eu quelques sourires et c’est à cet instant, blague dite, qu’un bruit sec, comme de pétard, et les premiers cris dans l’entrée ont interrompu le flux de nos blagues et de nos vies. Je n’ai pas eu le temps de ranger le livre de jazz dans le petit sac en tissu noir. Je n’ai même pas eu le temps d’y penser, et tout l’ordinaire a disparu », écrit-il sans sentimentalisme, avec une étonnante retenue.

Contrairement à ses collègues et amis, Philippe Lançon a eu la vie sauve ce jour-là, mais ce qu’il a enduré (et endure encore) comme souffrances physiques et morales lui a souvent fait envier la mort.

« Je ne souffre pas. Je suis la souffrance », écrit-il au plus noir de son hospitalisation alors qu’il ne peut ni parler, ni manger, ni respirer en raison de ce trou béant à la place de sa bouche et de son menton. Au fil des soins, des interventions chirurgicales, et une fois passé le soulagement d’avoir survécu, l’écrivain nous entraîne dans l’intimité du long, pénible et terrible chemin de croix vers un retour à la normale, qui en fin de compte s’avère impossible.

Le visage massacré et reconstruit de Philippe Lançon ne sera jamais plus le même. Sa vie non plus ne sera jamais plus la même. Son livre se termine avec l’attentat du Bataclan, qu’il apprend en marchant dans les rues de New York et qui le replonge instantanément dans un effroi trop familier.

L’an passé, le Goncourt a récompensé un roman sur la Seconde Guerre mondiale. Cette année, le favori porte sur la Première Guerre mondiale. On a hâte que le Goncourt abandonne ses ornières et change d’époque, sinon de jury.

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