Sans filtre

Provoquer le destin

Dans leurs propres mots, des athlètes d’ici reviennent sur des moments charnières de leur carrière ou lèvent le voile sur des aspects méconnus de celle-ci. Bonne lecture !

Quand Marc Denis a joué sa seule et unique période avec le Canadien, il croyait qu’il avait encore sa place dans la LNH. Il ne savait pas qu’il ne poserait plus jamais le patin sur une glace des ligues majeures. Il ne savait pas non plus que quelques années plus tard, il deviendrait l’un des analystes sportifs les plus en vue au Québec. C’était pourtant le parcours logique d’un homme passionné qui avait toujours cru que bien communiquer avec ses partisans faisait partie des responsabilités de l’athlète. Voici son récit.

Je suis un gars chanceux. J’ai mis les chances de mon bord, j’ai travaillé très fort, mais mon histoire n’a rien d’exceptionnel. J’étais un bon joueur de hockey junior dans une bonne équipe. J’ai été repêché au premier tour. J’ai vécu mes meilleurs moments sportifs à Columbus.

Il y a bien l’épisode John Tortorella à Tampa Bay, avec qui je me suis disputé, mais ce n’est pas une histoire hors norme au hockey. Jamais je ne voudrais en faire une vendetta, ça fait longtemps que je suis passé à autre chose. La première raison pour laquelle c’est arrivé, c’est que je n’ai pas arrêté assez de rondelles. Si mon efficacité avait été à ,915, on n’en aurait pas parlé.

Il n’y a pas de drame dans ma vie. Je suis avec la même femme depuis mes années de hockey junior à Chicoutimi, on a des enfants en santé. Mais ce que tout mon parcours m’a permis de comprendre, c’est que je suis un vrai passionné de hockey. C’est bon de se rappeler parfois que la passion doit encore occuper la place première.

J’avais rencontré un psychologue quand je jouais à Tampa. Il me demandait de mettre les choses en perspective. Je me mettais trop de pression, comme bien des athlètes qui ne performent pas à la hauteur des attentes.

J’ai fini par comprendre que j’allais être père et citoyen pas mal plus longtemps que je ne serais joueur de hockey.

J’ai arrêté ma carrière de joueur à 32 ans. J’avais encore beaucoup à accomplir. C’est à ce moment que les valeurs acquises ont pris tout leur sens et que j’ai compris ce que le hockey m’avait apporté. C’est sûr, le fonds de pension, les contrats, c’est bien, mais ce sont les valeurs qui restent.

C’est ce que je transmets à mes enfants. J’y crois à fond. Des fois, on apprend à la dure, ce n’est pas tout le temps glorieux. Je pourrais vous en conter des belles autour d’une bière. Mais c’est pour ça que je suis passionné du hockey. Les valeurs sont tellement riches et c’est dans ma deuxième vie que je l’ai vraiment compris.

La fin de ma première carrière

J’ai signé avec le Canadien en 2008 après avoir été racheté par le Lightning, après deux ans de contrat sur trois. Dès les premières heures le 1er juillet, j’ai été contacté par Bob Gainey et Julien BriseBois. On m’offrait un contrat à deux volets. Ils voulaient aller chercher un gardien d’expérience, Carey Price et Jaroslav Halak étaient au début de leur carrière.

Il y avait de l’intérêt ailleurs, mais quand rien ne s’est concrétisé, c’était naturel de signer avec le Canadien. On m’a cédé dans les mineures à la fin du camp, en même temps que Max Pacioretty. On m’a demandé de m’occuper de lui, de l’aider à se trouver une place où rester à Hamilton. Je jouais un rôle de grand frère.

Je n’ai pas eu besoin de piler sur mon orgueil pour jouer dans la Ligue américaine. J’ai toujours voulu être numéro un, mais j’étais prêt à jouer les seconds violons.

J’étais prêt à faire profiter les autres de mes 350 matchs d’expérience. J’ai aussi vite compris que la dernière chose à faire était de se comparer. Tu sais bien que tu pourrais faire mieux que certains autres joueurs ailleurs, mais y penser sans cesse, ça peut te rendre vraiment malheureux.

Tout de même, je visais la LNH. Je croyais encore que j’y avais ma place. Avec les blessures, les maladies, j’ai finalement passé 16 matchs dans l’uniforme du Canadien. Je n’ai joué qu’une seule période, parce que ça allait mal au New Jersey. Carbo m’a envoyé dans le match. On ne m’avait rien promis : dans le hockey, on ne fait jamais de promesses, mais c’est arrivé qu’on m’ait laissé entendre que j’aurais un départ. Ce n’est jamais arrivé. Cette période aura été ma dernière dans la LNH.

J’ai eu sept tirs, j’ai donné un but à Jamie Langenbrunner sur un tir sur réception. Une période sans histoire dans un match sans enjeu. Mais pour moi, c’était un retour dans la LNH. Ça se faisait par la grande porte, je n’étais pas là par défaut. J’étais revenu dans la LNH de la bonne manière.

À la fin de la saison, le Canadien était prêt à me reprendre. Julien BriseBois m’avait rencontré pour me dire que j’étais le bienvenu pour revenir, dans le même rôle avec un meilleur salaire. J’ai refusé. Je l’avais fait. Après 10 ans sans jouer dans la Ligue américaine, je l’avais fait. J’avais joué, j’avais retrouvé ma confiance en moi. J’étais prêt à revenir dans la LNH.

Puis le 1er juillet est arrivé et je n’ai pas eu d’offre. Je voulais un contrat à un volet. Il s’en est fallu de peu à plusieurs occasions. J’ai aussi eu des invitations à des camps. Quand rien ne s’est concrétisé, j’ai continué à patiner tous les jours. Octobre, novembre…

À un moment donné, les blessures n’arrivent pas, c’est difficile de rester au sommet de ta forme en t’entraînant seul. J’ai décidé, en toute connaissance de cause, de prendre ma retraite.

J’avais accepté de façon intérimaire le poste d’entraîneur des gardiens des Saguenéens. Ça me permettait de rester dans le milieu. Quand j’ai joué cette période avec le Canadien, je ne savais pas que c’était la dernière fois que je jouais dans la LNH. Au moins, cette dernière saison m’aura permis de tourner la page avec sérénité. J’ai travaillé avec Roland Melanson, j’ai retrouvé mes repères et j’ai très bien joué à Hamilton.

La deuxième carrière

Quand j’ai pris cette décision, on s’est installés à Chicoutimi. On s’est dit, ma femme et moi, que je ne ferais rien à temps plein la première année pour voir ce qui allait me tenter. Je fais partie des très chanceux. Combien de coéquipiers ai-je vus qui se sont retrouvés dans le sous-sol chez eux à lever le coude, à vivre des dépressions, de l’angoisse ?

Tu n’es plus dans la confrérie, tu n’as plus les moyens de te dépasser. J’avais tellement de coéquipiers qui se posaient des questions. Moi, mon téléphone a sonné immédiatement.

J’étais entraîneur des gardiens avec les Saguenéens. Quand Carbo est devenu entraîneur-chef des Sags, il m’a amené comme adjoint derrière le banc. J’ai fait de la radio à Énergie. J’écrivais dans le journal de l’endroit, Le Quotidien. J’ai commencé à faire de la télé à RDS. J’ai eu mon premier contrat dans les communications en 2010 pour les Jeux olympiques de Vancouver.

J’étais tellement occupé que je me suis dit que c’était peut-être le moment de choisir une seule chose et de bien la faire. Je suis un perfectionniste. C’est là qu’on m’a offert un emploi à temps plein à RDS.

J’ai fini par devenir analyste des matchs du Canadien et je savais que ce job était critiqué. J’avais vu comment avait été traité Benoit Brunet avant moi, à tort, je crois, mais ça ne me dérangeait pas. Quand tu as affronté des tirs à 100 milles à l’heure, ce n’est pas ça qui va t’effrayer. Mon stress venait du fait que j’apprenais sur le tas. Je réécoutais tous mes matchs. J’étais robotique. Je voulais tellement m’assurer de ne pas faire d’erreurs de syntaxe, de grammaire, de prononciation, que j’en devenais saccadé. Aujourd’hui, j’ai trouvé un meilleur équilibre, je dois beaucoup à Benoit Brunet, Pierre Houde, Alain Crête. La télé est un sport d’équipe.

C’est aussi une belle tribune pour parler de ma passion. C’est certain que j’avais une certaine facilité à m’exprimer. La qualité du français a pris toute son importance pendant ma carrière de joueur aux États-Unis. On avait des enfants et on voulait qu’ils parlent bien français. Comme on parlait souvent anglais à l’extérieur, on insistait vraiment sur la qualité du français à la maison.

Une nouvelle voix

J’ai vite compris que je pouvais vivre ma passion pour le hockey en la communiquant. Je ne suis pas journaliste, je déteste le terme « joueurnaliste ». Je trouve que c’est péjoratif pour les journalistes qui ont passé tellement d’années à peaufiner leur travail. Moi, je veux seulement utiliser mon expérience pour analyser le jeu. Exactement comme un ancien joueur qui devient entraîneur.

Ce n’était pas un plan machiavélique d’aboutir à la télé, ce n’était pas prédestiné, c’est surtout que les planètes étaient alignées. Je trouvais que je pouvais amener une nouvelle voix dans le paysage médiatique.

L’inconfort pour un ancien joueur est surtout d’être au salon Jacques-Beauchamp, parmi les journalistes. Est-ce que tu fais vraiment partie de cette confrérie-là ? Je ne veux pas nécessairement que le joueur me voie comme si j’étais rendu de l’autre côté de la clôture. Je veux faire mon travail dans le respect de tous. Les journalistes ont une responsabilité. Le joueur aussi a droit à son espace, à son moment. L’objectif de l’athlète est de performer, pas de bien paraître à la caméra.

Malgré tout, j’ai toujours cru qu’être athlète venait avec une double responsabilité. D’abord, être un modèle à suivre, et c’est encore très important pour moi aujourd’hui. Aussi, comme athlète, tu as toujours une tribune. Tu n’as pas besoin de le demander, les caméras sont là et n’attendent que toi. Tu peux clairement livrer ton message, et si c’est bien fait, ça peut être très productif.

Des valeurs à transmettre

Tu n’as pas tout le temps envie de parler aux journalistes après une défaite, je comprends, mais je me faisais un point d’honneur de rendre des comptes. Ceux qui te regardent à la télé, qui t’appuient et qui appuient l’équipe, tu leur parles directement. La question qui est posée, ça importe peu après le match. Attends qu’il y ait assez de monde et dis ce que tu as à dire. J’ai toujours vu les choses ainsi.

Il y a quelques semaines, je donnais une conférence à des jeunes au Centre Bell, des joueurs novices et atomes. Ma deuxième carrière d’analyste m’offre aussi ce genre de tribunes. Je n’étais pas là pour faire la morale, juste pour transmettre mes valeurs. Mes deux gars jouent au hockey, moi aussi. Ma femme croit beaucoup aux valeurs transmises par ce sport. Je suis un homme de passion et un homme de valeurs. Tu dois être intense dans tout ce que tu fais. Tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait. N’attends pas que la vie te donne quelque chose. Depuis qu’ils ont 4 ans que je dis à mes enfants que la vie n’est pas juste. Si tu attends que la vie soit juste, tu vas passer à côté de quelque chose. Provoque ton destin. C’est ce que j’ai fait.

— Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

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