Jean-Michel Basquiat

L’étoile filante de Manhattan

Pour la première fois, un peintre noir est devenu la plus grande star de son temps. La fondation Louis Vuitton rend hommage au surdoué de New York mort à 27 ans.

Il avait tagué sur la porte d’une salle de bains « Famous Negro Athletes ». Elle s’est vendue 500 000 dollars chez Christie’s en 2014. Le héraut du peuple noir accumule les records lors des enchères. L’un de ses tableaux – un crâne auréolé d’un jeu de morpions – a dépassé les 110 millions de dollars chez Sotheby’s. Il avait été acheté 35 000 dollars avant sa mort par overdose. Basquiat, fils d’une Portoricaine et d’un Haïtien, avait la rage de peindre sur les murs de New York, la ville-monde qui l’a vu naître. Ses débuts lui valurent ce surnom décerné par le poète René Ricard : « The Radiant Child » (l’enfant lumineux). La Fondation Louis Vuitton réunit plus de 120 œuvres exceptionnelles de l’artiste.

Deux personnages de Chaplin en vadrouille. Un jeudi de 1981, Jean-Michel Basquiat propose à sa petite amie Suzanne de se lever pour filer au Musée d’art moderne de New York, le MoMA. Il connaît le lieu par cœur. Elle est habillée de ses vêtements à lui, trop larges, et lui semble flotter dans son pardessus. Ils admirent Picasso, Pollock, Braque… Jean-Michel regarde et dit : « Il n’y a pas de Noirs dans les musées. » 

Rentré, il pose un disque de Charlie Parker sur la platine et esquisse sur une toile le boxeur Joe Louis assis sur un tabouret, entouré de types blancs maussades, une auréole au-dessus de la tête. « La peinture coule de son nom comme du sang sur la toile », écrira Suzanne Mallouk dans ses Mémoires. Ce dessin appartient à l’ancien mannequin Stephanie Seymour, épouse du milliardaire Peter Brant. Le couple a prêté une quinzaine d’œuvres pour cette exposition magistrale. Les différents propriétaires se nomment Philip Niarchos, Patrizio Bertelli, Valentino, Eli Broad, Bernard Arnault… 

« Près de la moitié des tableaux n’ont jamais été vus. Les collectionneurs de Basquiat vivent avec les œuvres, ils ne les enferment pas dans un coffre-fort. Basquiat vous dévoile une part de vous-même »

— Jean-Paul Claverie, conseiller culturel du patron de LVMH

Aujourd’hui, le feu follet côtoie Picasso au plus haut des cimaises et du marché. Le MoMA, qui avait refusé d’acquérir une de ses toiles dans les années 1980, n’a plus les moyens de combler le manque. En 2017, le crâne sur fond bleu s’est arraché pour un montant affolant : 110,5 millions de dollars. 

Directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, Suzanne Pagé a l’œil perçant et la parole intense pour analyser cette postérité triomphante : « Il est un peintre d’aujourd’hui, le premier artiste de ce nouveau siècle global. […] Il touche toutes les cultures. » 

Jeanine et Lisane Basquiat se réjouissent de l’honneur fait à leur grand frère. « Je suis heureuse qu’il ait été capable de faire ce qu’il aimait, et d’en vivre sans que cela soit un travail. Nous devrions tous vivre ainsi », dit doucement Jeanine. L’immense quadruple panneau Grillo laisse deviner un être pétri de références. Cy Twombly, les situationnistes, l’Afrique, Vinci, le vaudou, la Bible, Basquiat a assimilé, interprété l’histoire des arts pour accoucher de son époque comme personne. Des morceaux de bois, du carrelage, des portes, des bouts de papier, des toiles, des crayons, des huiles, du fusain… Peu importe le support, le matériau, tant que le message est martelé : faire advenir « la figure noire », exister en tant qu’artiste.

Fureur artistique

L’homme laisse près de 800 toiles et 1 500 dessins en moins de dix ans. Une telle urgence, une telle fureur de créer, est-ce lié à un traumatisme ? À 8 ans, il est renversé par une voiture. On doit l’opérer et on lui retire la rate. Pendant sa convalescence, Jean-Michel dissèque sans relâche l’ouvrage d’anatomie que lui a donné sa mère. Matilde, son creux à l’âme. Elle tenait la main de son fils lors de leurs nombreuses visites au Brooklyn Museum ou au Met, il l’adorait, elle a été internée en asile psychiatrique au début de son adolescence. 

Jean-Michel allait la voir chaque mois. En observant ses lignes naïves et puissantes, elle lui disait : « Tu fais des progrès rapides. » Si l’enfance forge un destin, il faut sonder le côté paternel. Gérard Basquiat, expert-comptable, autoritaire, haïtien d’origine. Ce père qui a fui la dictature de Duvalier comprend mal le fils fugueur, fumeur, insoumis. Ça crie, ça se bagarre et ça explose au point que Jean-Michel décanille à 16 ans, vagabonde de bancs publics en squats. Le sud de Manhattan avec son quadrillage de rues abandonnées aux pauvres gens, ses rêveurs, ses voleurs et ses toxicomanes. Cela explique un caractère, pas un génie. Et Basquiat honnissait qu’on fouille les vestiges de son passé pour découvrir l’essence de ses traits. « On n’invente pas une enfance pour les artistes blancs », déclarait-il quand on lui rabâchait le ghetto, en le qualifiant de « graffiteur » ou de « primitif ». Trop réducteur. Lisane se souvient que son frère souffrait que l’on questionne ses origines : « Il entendait une remise en question de son talent. »

Jean-Michel a toujours été différent, plus sensible, spécial, doué. Il s’imaginait dessinateur de bande dessinée, il idolâtrait Charlie Parker, Max Roach, Jimi Hendrix et Janis Joplin. Son intelligence, son énergie, sa liberté l’ont poussé à se démarquer. 

Dès que Basquiat a pénétré une galerie, il a lâché les bombes aérosol, les copains qui, eux, taguaient le bitume pour revendiquer un territoire. Ne pas confondre le médium et le message. Basquiat, soucieux de son image, se prenait pour un grand, un très grand, futur roi de New York et du monde. S’il fabriquait des cartes postales à partir de collages, gribouillait des tee-shirts pour les vendre, s’essayait au hip-hop, il peignait… sans dormir. 

Des visages décharnés, souvent des autoportraits, des couleurs éclatantes, des buildings, des mots apparaissent : savon, goudron, West Side Story, Asbestos. Il en rature certains. « Je gratte et j’efface, mais jamais au point qu’on ne puisse pas voir ce qu’il y a en dessous. C’est ma version du repentir », expliquait-il à sa girlfriend Suzanne. Ses tourments, sa vie intime, ses goûts, ses proches, la police raciste qu’il craint, un solo de Miles Davis, une symphonie de Beethoven. Le pinceau obéit aux impulsions d’un cerveau en éveil.

Warhol et la renommée

Basquiat n’est pas un oisillon tombé du nid, il cherche la renommée. Et donc à se mesurer au dieu de son temps, Andy Warhol, celui sans qui une fête se résume à son attente. Un ami l’emmène à la Factory, Jean-Michel a 20 ans, de l’herbe plein les poches, Warhol tique face à ce gaillard, possible chapardeur. Ce n’est que lorsque des galeristes réputés s’intéressent à lui qu’Andy saisit l’ampleur du phénomène. Et s’en émeut quand l’insolent le croque en moins de deux heures : « Je n’ai pas encore imprimé mes Polaroid que tu es de retour. Mon Dieu, tu es plus rapide que Picasso ! » 

Ils se voient plusieurs fois par semaine pendant deux, trois années. Warhol, qui ne peignait plus, recharge ses batteries ; le sang frais le revigore. Basquiat s’entiche d’un père de substitution et de cette proximité avec l’élite. Parfois, il évoque sa peur de n’être qu’un « feu de paille ». Warhol le rassure, avant de noter dans son Journal : « Jean-Michel doit me verser le loyer, espérons qu’il va durer. » 

Leurs œuvres communes manquent d’ampleur, qu’importe. Nouvelle sensation de la décennie Reagan, celle du libéralisme débridée, Jean-Michel trône, l’air arrogant, en une du New York Times Magazine, sous un gros titre : « New Art, New Money ». Sa cote tourne autour de 30 000 dollars. Les billets de 100 s’accumulent dans les poches de ses pantalons Armani. La marque de l’homme d’affaires blanc est son bleu de travail. 

Mais l’argent n’est pas l’affaire de sa vie. Il s’amuse à brader des toiles à 2 dollars, inscrit « pas à vendre », méprise ces collectionneurs libéraux pour qui il incarne une mascotte. Un soir qu’il débarque dans un beau restaurant avec sa copine, une tablée de cravatés moque ses dreadlocks ; il payera leur addition pour les dominer. Il file des liasses aux clochards, claque en grands crus, en pâtisseries… Les taxis le snobent, il loue des limousines.

Se jouer de tout

Le confort bourgeois ne l’endort pas. Basquiat est trop ironique, trop lucide pour tomber dans le piège de la validation financière. Il réveille les gens par sa dégaine, ses actes, ses tableaux. Il se brouille avec ses amis, chiant, insupportable, insaisissable, possédé par sa mission. Il couche avec des femmes, beaucoup, voyage et se drogue. La cocaïne s’est effacée au profit de l’héroïne qu’il s’injecte. Ses héros sont tous morts d’overdose. Il vit la nuit, la clarté du jour l’effraie. Ses œuvres changent, le trait s’affine, les mots se multiplient à l’infini. 

Il se compare aux amis rivaux, Francesco Clemente, Julian Schnabel, et se trouve meilleur. Il déteste les critiques d’art, ces « larves ». Jean-Michel se croit suivi par le FBI, menacé par les autorités. Son extrême sensibilité vire à la paranoïa. Lui qui était si magnétique erre tel un fantôme dans son loft en bordel. La mort de Warhol le sidère. « Il faut que tu décroches, Jean », lui murmure son ex, Suzanne. « J’ai toujours adoré que tu sois la seule personne à ne pas me dire ça », répond-il. Rien ne le rattache à la rive des vivants. L’ultime tableau de l’exposition s’intitule Riding With Death, le squelette d’un homme noir en selle sur un cheval dont il ne reste que quelques os. Un dépouillement troublant, mélancolique, atypique.

Basquiat s’échappe par une chaude nuit d’été new-yorkaise, penché vers le ventilateur, étouffé dans son vomi. Il avait 27 ans. Ses sœurs exigent de ne pas évoquer le mauvais, les abus, ce cavalier à l’agonie. Jeanine sourit quand elle précise sa préférence, les dessins des débuts : « Ils me rappellent nos amis, notre vie, notre grand-mère. Je les chéris, c’est notre mémoire. » Les Blancs dépensent des fortunes et se bousculent dans les musées pour la partager.

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