Chronique

Annie et ses hommes…

De l’avis même des Éditions de l’Homme, Jeux de coulisses : Les dessous de la lutte contre la corruption au Québec, de la lanceuse d’alerte Annie Trudel, n’est pas le best-seller de l’été. Aucune comparaison avec Le témoin de Lino Zambito qui a non seulement connu une imposante couverture médiatique, mais aussi un succès en librairie en partie grâce au très actif service après-vente du principal intéressé.

Annie Trudel, elle, s’est fait beaucoup plus discrète lors de la parution du livre. C’était au début d’un été caniculaire et après une année riche en rebondissements politiques, qui donnait envie de s’envoler vers la légèreté plutôt que de plonger dans le monde lourd de la lutte contre la corruption.

D’ailleurs, pour être bien honnête, si je n’avais pas épuisé mes lectures de vacances, je n’aurais probablement pas lu son bouquin. Mais je n’avais plus rien à lire. Je me suis dit que c’était le moment où jamais d’en apprendre un peu plus sur l’Unité permanente anticorruption (UPAC), cette unité permanente de lutte contre la corruption créée par décret par le gouvernement Charest en février 2011 et qui remplaçait l’Unité anticollusion (UAC).

Ma connaissance de l’UPAC était, comme pour la plupart des gens qui ne sont pas en politique ni dans la police, limitée. Je savais vaguement que Jacques Duchesneau aspirait au poste de commissaire, mais que c’est l’ancien sous-ministre de la Sécurité publique Robert Lafrenière qui l’a obtenu. J’ai suivi de loin le cafouillage entourant l’arrestation par l’UPAC du député Guy Ouellet, qui est aujourd’hui le conjoint d’Annie Trudel, et j’ai écouté les explications nébuleuses à la télé de l’ex-directeur des opérations André Boulanger. Malgré tout, j’avais dans ma naïveté de journaliste du culturel et non des affaires policières un certain respect pour l’UPAC, cette unité que je croyais peuplée d’incorruptibles à la Eliot Ness. 

Autant dire que ma naïveté en a pris pour son rhume en lisant Annie Trudel, une analyste qui faisait partie de l’équipe Duchesneau à l’UAC, ce qui lui a d’ailleurs valu le surnom misogyne de « plotte à Duchesneau ».

Mutée à l’UPAC, Annie Trudel a quitté l’unité de Robert Lafrenière en 2013 non sans y avoir passé suffisamment de temps pour en saisir les tenants et aboutissants. Et ce que nous révèle celle qui a suivi Robert Poëti au ministère des Transports pour être ses yeux et ses oreilles n’est pas très joli. Selon Trudel, la direction de l’UPAC est plus engagée dans les jeux de coulisses, les guerres internes, les retours d’ascenseur, les opérations cosmétiques et politiques et, surtout, le contrôle de son image publique que dans la lutte contre la corruption. Autrement dit, si Eliot Ness s’est réincarné, ce n’est pas à l’UPAC.

Évidemment, ceux qui n’aiment pas Annie Trudel ou qui trouvent qu’elle est un électron libre et peu crédible diront qu’une fois de plus, elle se donne trop d’importance et affirme des choses fausses ou erronées.

Je suis mal placée pour vérifier la validité de ses propos, bien que je me doute que les avocats des Éditions de l’Homme ont fait un minimum de vérifications avant de donner le feu vert à la publication.

Mais je connais Annie Trudel. Je l’ai rencontrée et interviewée après son témoignage à la Commission d’administration publique sur les irrégularités au ministère des Transports qui l’a révélée au grand jour comme lanceuse d’alerte.

Bien que j’aie remarqué chez elle une touche de paranoïa et une tendance à parfois prendre rumeurs et soupçons pour vérité (comme le stratagème de collusion et de corruption entre l’Autorité des marchés financiers [AMF] et l’UPAC qu’elle a dénoncé et qui a été invalidé par l’enquête de la vérificatrice générale), son aplomb et son refus de la langue de bois m’impressionnent.

J’aime l’idée qu’une femme, plongée dans un monde d’hommes convaincus de détenir le monopole de la vérité, rue dans les brancards, refuse de se taire et donne du fil à retordre à ces messieurs.

Même si, par moments, Annie Trudel se perd et nous perd dans un dédale de détails un brin assommants, son livre nous fait vraiment voir et vivre de l’intérieur l’UPAC, en particulier, et le monde policier, en général.

À mes yeux, c’est une incursion assez fascinante qui recoupe évidemment plusieurs enquêtes journalistiques. La différence, c’est que les faits connus, mais mis bout à bout puis bonifiés par l’expérience personnelle d’Annie Trudel, donnent, à ceux que le sujet intéresse, une idée à la fois plus vaste et pointue de ce qui se trame dans le monde policier québécois. Or le sujet devrait tous nous intéresser puisqu’il est au cœur de l’organisation éthique et démocratique de notre société.

Annie Trudel m’a confié cette semaine avoir écrit ce livre pour les femmes, y compris sa mère, pour qui le monde de la lutte contre la corruption semble trop opaque et complexe pour qu’elle s’y intéresse. « Je voulais lui ouvrir les yeux et lui faire comprendre qu’il s’agit d’un monde d’hommes et d’un boy’s club constitué de vieux routiers et d’ex-policiers à la retraite qui se donnent des jobs les uns les autres et protègent leur territoire et leur petit pouvoir. »

J’ignore si la mère d’Annie Trudel a compris ce que sa fille voulait lui communiquer. Chose certaine, son livre fait œuvre utile en nous entraînant dans les coulisses de la lutte contre la corruption pour en saisir les mécaniques policières et leurs conséquences politiques qui, selon Annie Trudel, servent la cause du gouvernement avant celle des citoyens.

Pour l’instant, elle est la seule qui a eu le cran d’en témoigner dans un livre.

Jeux de coulisses :  Les dessous de la lutte contre la corruption au Québec

Annie Trudel

Éditions de l’Homme

256 pages

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