Cinéma

Incendies : 10 ans déjà !

À l’occasion du 10e anniversaire de la sortie d’Incendies, Denis Villeneuve remonte le fil de ses souvenirs pour raconter comment cette adaptation cinématographique de la pièce de Wajdi Mouawad a été importante dans son parcours de cinéaste. Et d’homme.

UN DOSSIER DE MARC-ANDRÉ LUSSIER

Cinéma Incendies : 10 ans déjà

Denis Villeneuve en quête d’identité

L’adaptation cinématographique de la pièce de Wajdi Mouawad, lancée à la Mostra de Venise en 2010, a propulsé Denis Villeneuve sur la scène internationale à un niveau jamais atteint jusque-là. Pour La Presse, le cinéaste québécois a accepté de remonter le fil du temps en se remémorant ce moment charnière de sa carrière. Et de sa vie.

Il s’en est passé des choses en 10 ans. Depuis la sortie d’Incendies, gratifié d’un succès critique et public qui a mené le film jusqu’aux Oscars, Denis Villeneuve a rapidement gravi les plus hauts échelons de la hiérarchie mondiale du cinéma, tout en gardant son identité de créateur. À l’époque où il s’est attaqué à l’adaptation de la pièce de Wajdi Mouawad, qui l’avait bouleversé, le réalisateur d’Un 32 août sur terre et de Maelström sortait d’une pause de quelques années, laquelle avait abouti sur l’enchaînement du court métrage Next Floor, puis de Polytechnique et d’Incendies.

« Incendies est le premier film où je me suis senti vraiment serein et en paix intérieure par rapport à mon identité de cinéaste, confie Denis Villeneuve au cours d’un entretien accordé récemment à La Presse. J’ai senti que, sur le plan formel, dans mon approche du cinéma, j’étais davantage en contact avec mon identité profonde, que je ne faisais pas de compromis. J’ai aujourd’hui une grande sérénité face à ce film parce qu’il vieillit très bien en moi. Je ne dis pas qu’il est parfait, loin de là, mais il est devenu fondamental dans mon parcours, dans la mesure où il est intimement lié à mon processus de création. J’ai laissé tomber plein de défenses. J’ai senti qu’enfin, je développais une voix qui m’était propre. »

Une longue gestation

Incendies est donc l’aboutissement des sept ans de réflexion que le cinéaste s’était offerts, estimant à l’époque qu’il devait parfaire la dramaturgie de ses films.

« La gestation d’Incendies fut longue, notamment sur le plan de l’écriture, parce que je devais défoncer des cloisons intérieures. Le processus d’introspection, de recherche, de réflexion a pris beaucoup de temps. Il m’a fallu apprivoiser le texte de Wajdi [Mouawad], trouver mon chemin là-dedans. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard du tout si j’ai choisi de me lancer dans ce projet à l’époque. L’histoire est liée à l’héritage qu’on reçoit comme individu sur le plan génétique, mais aussi par l’éducation et la société dans laquelle on vit. Et à la façon de s’en affranchir. »

« Ce film correspondait pour moi à une période d’affirmation personnelle et de réappropriation de mon identité, même s’il se passe au Moyen-Orient. Incendies m’est extrêmement proche sur le plan intime. »

— Denis Villeneuve

Le film était pressenti pour la compétition officielle du Festival de Cannes. Incendies s’est rendu jusqu’à la toute dernière étape de sélection, mais n’a finalement pas été retenu. Thierry Frémaux, le délégué général, a d’ailleurs déclaré deux ans plus tard avoir regretté sa décision. Aussi Denis Villeneuve s’est-il amené à Venise, où il a été sélectionné dans la section Giornate degli Autori (Venice Days), un peu l’équivalent de la Quinzaine des réalisateurs sur la Croisette. La première mondiale a eu lieu le 3 septembre 2010 à la Sala Darsena, salle de 1300 places.

« Je me suis dit, on verra ce qui arrivera. Mais je ne m’attendais certainement pas à ce que le film soit présenté dans une aussi grande salle. Il y a eu une ovation à la fin. La vague a commencé. Quand je suis arrivé au festival de Telluride quelques jours plus tard, j’ai senti que mon statut venait de changer aux États-Unis et qu’il y avait un réel engouement autour du film. Je l’ai compris aussi quand Michael Barker [PDG de Sony Pictures Classics] m’a couru après à la sortie d’une projection parce qu’il voulait s’assurer qu’on se donne rendez-vous à Toronto, qui allait suivre dans les jours suivants ! Au TIFF, ce fut d’ailleurs la folie entre les acheteurs. C’était la première fois qu’on s’intéressait à mon travail comme ça. »

Dix ans plus tard

Tourné principalement en Jordanie, Incendies relate la quête de jumeaux québécois d’origine arabe, Jeanne et Simon (Mélissa Désormeaux-Poulin et Maxim Gaudette), qui, après la mort de leur mère (Lubna Azabal), doivent retourner dans le pays d’origine de cette dernière, jamais nommé, afin de retrouver leur père, ainsi qu’un frère inconnu. En 10 ans, bien des choses ont changé, notamment sur le plan d’une meilleure représentation de la diversité sur les écrans. Incendies pourrait-il être fait de la même façon aujourd’hui ?

« J’avais une préoccupation sincère concernant l’origine des comédiens, assure Denis Villeneuve. La preuve en est la distribution du film, résultat d’un casting monstre que j’ai fait au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, à Toronto, à Montréal et en Europe pour réunir des actrices et des acteurs issus du monde arabe. Mais je n’ai pas trouvé à l’époque une comédienne et un comédien aux origines arabes qui correspondaient aux rôles de Jeanne et de Simon. C’était mon rêve, mais je n’ai pas réussi à trouver.

« Mélissa et Maxim, poursuit-il, portaient en eux les personnages, et le film leur doit beaucoup. Je suis encore aujourd’hui profondément touché par leurs performances. Ce sont deux grands artistes et j’ai été chanceux qu’ils acceptent les rôles. J’avais le meilleur casting possible à l’époque du tournage. Pour les gens de l’extérieur du Québec qui ont vu le film, cette question ne s’est jamais posée parce que des gens qui ressemblent à Mélissa et à Maxim au Liban, ça existe. L’idée que les deux personnages soient complètement déracinés de leurs origines était importante pour moi. J’ai donc opté pour la vraisemblance. Il est certain qu’aujourd’hui, ce serait sans doute plus délicat et je le comprends. »

Comme une balle dans le cœur

Quant à la volonté de s’attaquer à une histoire sur une autre réalité culturelle que la sienne, Denis Villeneuve n’aurait aujourd’hui aucune hésitation à ce chapitre.

« Je le ferais pareil, parce que le propos me touchait en tant qu’être humain. J’estime qu’un artiste a complètement le droit de prendre n’importe quelle histoire. Tout dépend de l’approche. Je n’aurais pas de problème à refaire Incendies aujourd’hui, avec la bénédiction de Wajdi, bien sûr. »

Le cinéaste estime que la distance qu’il avait avec la réalité du Moyen-Orient est l’un des éléments qui contribuaient justement à sa capacité de réaliser Incendies, dans la mesure où cette distance pouvait aussi, d’une certaine façon, constituer un atout.

« Cette histoire, que j’ai vue au théâtre, m’était rentrée comme une balle dans le cœur. C’est ce qui a fait en sorte, je pense, que j’ai eu l’arrogance et l’audace de la transposer. Quand j’ai rencontré Wajdi Mouawad la première fois pour lui demander s’il était possible d’avoir les droits de sa pièce, il était sidéré. Ma requête l’avait beaucoup touché parce qu’il voyait mal comment l’adapter au cinéma. »

Que reste-t-il d’Incendies dans le souvenir de Denis Villeneuve aujourd’hui ? Apparemment, beaucoup de choses.

« Ce fut l’une des expériences artistiques les plus gratifiantes de ma vie, au-delà de l’accueil qu’on a réservé au film. On me parle encore beaucoup d’Incendies aujourd’hui. Si je me fie aux témoignages que je reçois, ce film est encore bien vivant. Et ça, c’est vraiment ma plus grande joie ! »

Cinéma Incendies : 10 ans déjà

Histoire d’un tournage compliqué

Pour produire son projet d’adaptation cinématographique de la pièce de Wajdi Mouawad, Denis Villeneuve s’est tourné vers Kim McCraw et Luc Déry, deux amis qui avaient déjà le vent dans les voiles avec leur jeune société, micro_scope.

En 2009, l’année du tournage d’Incendies, leur société, micro_scope, existait depuis à peine cinq ans, mais elle comptait déjà quatre longs métrages à son actif, et pas des moindres : Familia (Louise Archambault), Continental, un film sans fusil (Stéphane Lafleur), Congorama et C’est pas moi, je le jure !, deux films de Philippe Falardeau. Kim McCraw et Luc Déry se rappellent très bien comment s’est déroulée la mise sur pied du projet Incendies.

« J’avais tout simplement croisé Denis à une croissanterie et il était encore sous le choc après avoir vu la pièce de Wajdi Mouawad, raconte Luc Déry. Quand il m’a dit qu’il pensait pouvoir en tirer un bon film, je lui ai tout simplement répondu que si jamais il souhaitait travailler avec nous, nous étions évidemment intéressés. »

« Tout de suite, Denis a manifesté sa volonté de travailler avec une conseillère à la scénarisation, ajoute Kim McCraw. C’est là qu’est intervenue Valérie Beaugrand-Champagne, qui l’a beaucoup aidé. À l’époque, Denis sortait justement d’une période de réflexion qui l’avait mené à beaucoup travailler cet aspect de son cinéma. »

Un plateau en Jordanie

Grâce à Congorama, un film tourné en partie en Belgique, la société avait déjà l’expérience d’un film coproduit à l’étranger, mais la logistique propre au tournage d’Incendies était quand même d’un autre niveau.

« Nous disposions d’un budget de 6,6 millions de dollars, le plus important avec lequel nous avions eu à travailler jusque-là, explique la productrice. Le tournage s’est très bien passé, mais il a quand même été compliqué. »

« En 2009, il n’existait encore aucune infrastructure en Jordanie pour accueillir une équipe de cinéma. L’équipement a été transporté par camions à partir du Liban et devait passer par la Syrie pour arriver jusqu’à nous. La Jordanie dispose maintenant d’une infrastructure plus développée, mais quand nous y sommes allés, il n’y avait rien. »

— Kim McCraw

S’est aussi posée la question de distribuer des rôles à des comédiens et comédiennes dont les producteurs, pas plus que le cinéaste, ne comprenaient la langue. Pour ce faire, les meilleurs directeurs de casting de la région ont été recrutés, mais rien ne relevait de l’évidence.

« Il fallait vraiment avoir de bons interprètes autour de nous pour nous aiguiller. Premièrement, la langue arabe est une langue complexe qui comporte différents accents, très distincts les uns des autres. On a triché en masse là-dessus et il est clair qu’on ne pourrait plus faire ça aujourd’hui. Cela dit, nous avions quand même une marge de manœuvre, dans la mesure où le pays dans lequel se déroulait l’histoire du film n’était pas identifié », rappelle Kim McCraw.

« Le casting des seconds rôles en Jordanie a aussi été très complexe parce que, selon les dires des directeurs de casting qu’on a trouvés là-bas, à peu près tous les comédiens que nous avons rencontrés venaient d’ailleurs, ajoute Luc Déry. Quand le film a été présenté à Dubaï, on s’est fait critiquer sur ce plan parce que plusieurs accents étaient mélangés. Il y avait un coach sur le plateau, mais pour ceux qui maîtrisent très bien l’arabe, les différences étaient perceptibles. Aujourd’hui, il est certain que nous serions plus sensibles à cet aspect des choses et que nous ne pourrions plus faire le casting de la même façon. À l’époque, nous avons fait les choix qui nous semblaient les meilleurs, à la mesure des modestes moyens dont nous disposions pour un film aussi ambitieux. »

Une grande histoire

Après les présentations à la Mostra de Venise et au festival de Telluride, les producteurs ont vécu au festival de Toronto cette folle période où les acheteurs américains – et du monde entier – se sont disputé les droits d’exploitation du film. Ils ont aussi vécu le grand succès public qu’a obtenu Incendies un peu partout, notamment au Québec et en France.

« On nous avait pourtant prévenus qu’un film aussi dur pourrait difficilement rencontrer le public, font-ils remarquer. Au Québec, les entrées furent très bonnes lors de la première fin de semaine, mais elles ont été encore meilleures la semaine suivante, puis la semaine d’après, ce qui est très rare. Honnêtement, nous avions déjà le sentiment qu’il se passait quelque chose d’incroyable au moment du tournage, seulement à voir Denis orchestrer sa mise en scène. C’est un grand cinéaste. Et puis, les gens aiment se faire raconter de grandes histoires, même si elles sont dures. »

Incendies a marqué la première collaboration entre les producteurs et Denis Villeneuve. Et aussi la dernière, ou presque. À part une collaboration avec une société torontoise pour la production d’Enemy, tous les films qu’a tournés Denis Villeneuve depuis Incendies ont été produits aux États-Unis.

« On ne peut que se réjouir de tout ce qui arrive pour lui, disent-ils. Les films que Denis réalise maintenant ne pourraient jamais être produits au Québec. Cela dit, rien ne nous ferait plus plaisir que de retravailler avec lui un jour, c’est sûr. Nous éprouvons toujours une très grande fierté d’avoir produit Incendies, d’autant plus que ce film nous a donné une reconnaissance sur le plan international. L’année suivante, nous avons produit Monsieur Lazhar [Philippe Falardeau], aussi cité aux Oscars ! »

Un retour au Québec pour Denis Villeneuve ? Pas tout de suite…

Récemment, alors qu’il participait à la balado TeamDeakins en compagnie de l’éminent directeur photo Roger Deakins, avec qui il a fait équipe pour Prisoners, Sicario et Blade Runner 2049, Denis Villeneuve a déclaré avoir envie d’un projet plus « modeste » après Dune. Aurait-on lieu de croire à un éventuel retour au bercail le temps de réaliser un film à budget réduit dans la langue de chez nous ? « On m’a sans doute posé la question à un moment où j’étais un peu... épuisé, dit-il en riant. Dune, c’est un projet monstre, un travail de très longue haleine. En vérité, mes prochains projets, du moins, ceux qui sont sur la table en ce moment, ne sont – malheureusement pour moi peut-être – pas petits. J’ai encore l’énergie pour faire ce genre de films aujourd’hui, mais ce ne sera peut-être plus le cas dans 15 ans. Je vais voir après Dune, peut-être emprunter un rythme un peu plus lent quand même. Mais très franchement, je ne sais pas encore quel sera mon prochain projet. Je referai sans doute un film au Québec un jour, mais pour les prochaines années, mes projets sont ancrés aux États-Unis. »

Cinéma Incendies : 10 ans déjà

Se souvenir des  cendres

L’une a réalisé un très beau film sur le tournage d’Incendies, l’autre a travaillé étroitement avec Denis Villeneuve en signant les images du film. Anaïs Barbeau-Lavalette et André Turpin se souviennent…

Anaïs Barbeau-Lavalette

La cinéaste fut appelée à réaliser un documentaire sur le tournage d’Incendies. Se souvenir des cendres fait écho à la démarche de Denis Villeneuve sur le plateau en Jordanie, mais aussi à la réalité qu’ont vécue plusieurs des figurants du film.

« Repenser à Incendies 10 ans plus tard me rend très nostalgique, confie Anaïs Barbeau-Lavalette. Comme je préparais Inch’Allah, on m’avait offert de réaliser le documentaire et j’ai pu suivre le tournage avec, vraiment, une très grande proximité. Je me sens extrêmement privilégiée d’avoir pu suivre Denis pendant toutes les étapes. J’avais un peu pris le pari de raconter le film dans le film, en fait. Denis faisait de grands tableaux majestueux et j’ai pu m’insérer dans ces tableaux pour aller parler aux figurants. Au moins 300 d’entre eux arrivaient tout juste d’Irak et vivaient dans des camps de réfugiés. Mon souvenir est super émotif, parce que la colère qu’évoquait l’histoire d’Incendies est encore très actuelle. »

André Turpin

André Turpin est devenu le directeur photo attitré de Xavier Dolan au cours des années 2010, mais il a pratiquement tenu le même rôle auprès de Denis Villeneuve pendant la décennie précédente. En plus de travailler avec le réalisateur sur différents projets, André Turpin a signé la photo d’Un 32 août sur terre, de Maelström et d’Incendies.

« Au-delà du succès et de tout ce qui a entouré Incendies, je garde surtout à l’esprit le souvenir du tournage. Nous sommes restés au Moyen-Orient pendant trois mois, complètement plongés dans cette aventure pendant laquelle nous étions coupés du reste du monde. Denis et moi étions très proches et nous partagions une grande amitié. Nous n’avions pas besoin de parler pour nous comprendre, mais il reste qu’avec lui, chaque projet entraîne une grande réflexion sur la forme. Il voulait filmer cette grande tragédie avec retenue et sobriété. Il ne voulait pas attirer l’attention sur lui-même, mais plutôt mettre l’histoire en valeur. Il a mis ça en pratique dans tous les films qu’il a faits par la suite. »

Fiche Incendies

Première mondiale 

3 septembre 2010 à la Mostra de Venise

Sortie en salle au Québec

17 septembre 2010

Box-office Québec 

3 265 020 $ (430 857 spectateurs)

Box-office France

303 239 spectateurs

Récompenses principales 

TIFF 2010 : Meilleur long métrage canadien

Oscars 2011 : Finaliste dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère (lauréat : Revenge, de Suzanne Bier)

Soirée des Jutra 2011 : 9 trophées, soit film, réalisation, scénario, actrice (Lubna Azabal), photo (André Turpin), direction artistique, son, montage, costumes

31e cérémonie des Genie Awards : 8 trophées, soit film, réalisation, scénario, actrice (Lubna Azabal), photo (André Turpin), montage, son d’ensemble, montage sonore

Incendies est offert sur les plateformes Illico, Google Play, YouTube et iTunes. Aussi en Blu-ray/DVD.

Se souvenir des cendres est inclus dans le Blu-ray/DVD d’Incendies.

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