ÉDITORIAL FRANÇOIS CARDINAL

ÉLECTIONS AMÉRICAINES DE MI-MANDAT
La victoire du tribalisme politique

Ni vague démocrate ni victoire républicaine. Le résultat des élections de mi-mandat confirme que les États-Unis sont divisés en deux blocs campés sur leur position, incapables de se parler, et surtout, de s’entendre.

Le Sénat est aujourd’hui un peu plus rouge, la Chambre des représentants est plus bleue, mais sans gains significatifs pour un parti ni pour l’autre. Comme s’il n’y avait plus d’échanges ou de débats possibles : simplement des certitudes. De part et d’autre.

Bien sûr, la polarisation des Américains n’a pas attendu la présidence Trump ni les élections de mi-mandat pour s’installer. Mais ce que l’issue du vote de mardi démontre, c’est que cette polarisation prend de plus en plus les airs d’un dangereux tribalisme idéologique : démocrates et républicains ne se contentent plus d’être en désaccord, ils se voient désormais comme des ennemis.

Cette guerre de clans date de plusieurs années, mais soyons honnêtes, elle se ressent avec beaucoup plus d’intensité depuis l’investiture de Donald Trump.

Depuis février 2017, pour être plus précis, au moment où les courbes d’opinions favorables (autour de 40 %) et défavorables (autour de 52 %) au président ont pratiquement cessé de bouger.

Peu importe ce qu’il dit, peu importe ce qu’il fait, sympathisants et opposants sont enfermés dans leur position respective, grosso modo ce qui s’est reflété dans les urnes cette semaine.

Et en ce sens, il y a une victoire pour Donald Trump dans ces élections de mi-mandat, qui n’ont pas clairement répudié son style et ses décisions. Il a peut-être perdu quelques districts ici et là, mais il a clairement réussi à mettre le débat politique à sa main pour les années à venir. Il a réussi, autrement dit, à installer la polarisation à demeure, à forcer tout le monde à descendre dans les tranchées et à sortir les armes pour les deux prochaines années, et possiblement au-delà.

C’est d’ailleurs ce que dénonçait un haut responsable de la Maison-Blanche dans une lettre anonyme publiée par le New York Times en septembre dernier. « La principale inquiétude ne provient pas de ce que M. Trump a fait à la présidence, écrivait-il, mais plutôt de ce que nous, en tant que nation, l’avons autorisé à nous faire. Nous avons sombré avec lui et laissé notre discours se faire dépouiller de sa civilité. »

Il invitait alors les Américains à « s’émanciper du piège du tribalisme » dans lequel ils sont tombés.

Pour avoir une idée de ce que signifie cette polarisation extrême dans les faits, il faut consulter un sondage mené par le Daily Beast qui, à lui seul, montre les ravages de la polarisation à outrance du débat politique aux États-Unis. On y révèle que les républicains ont une opinion plus favorable de Kim Jong-un (19 %) que de la démocrate Nancy Pelosi (17 %) ! Et que les démocrates ont une opinion plus négative de Trump (88 %) que de Kim Jong-un (82 %) !

Les tribus idéologiques fonctionnent ainsi comme Twitter ou comme des chambres d’écho : elles rendent légitimes les pensées les plus déviantes à force d’être entendues, répétées et cautionnées par d’autres. Elles permettent la création de « faits alternatifs » selon ses convictions. Et elles forcent chacun à prendre des positions toujours plus extrêmes et campées pour répondre aux positions toujours plus extrêmes et campées du camp adverse.

On en vient ainsi à détester la personne qui ne pense pas comme nous… plus encore qu’un dictateur qui affame son peuple !

Le problème aux États-Unis, c’est que cette guerre de clans ne se fait pas entre trolls qu’on peut bloquer sur les réseaux sociaux, mais entre candidats et élus. Précisément ceux qui ont l’immense responsabilité de civiliser les échanges politiques.

Et le président du pays est bien sûr le premier responsable de cette détérioration du débat, comme on l’a encore vu hier en réaction aux résultats électoraux, attaquant ceux qui ne pensent pas comme lui, intimidant ses adversaires, humiliant les républicains qui ne l’ont pas appuyé, qualifiant les journalistes d’« ennemis du peuple ».

Au-delà des résultats mi-figue, mi-raisin des élections de mardi, ce qui apparaît évident, c’est que la virulence des débats s’aggravera avant de s’améliorer. Un avertissement clair à tous les partis politiques qui seraient tentés d’emprunter une voie similaire, au Canada ou ailleurs.

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