Alain Bashung

Vestiges de l'amour

Dix ans après la mort du chanteur, En amont, son disque posthume a triomphé aux Victoires. Chloé Mons, sa femme, nous confie son album photo

La fleur de ses ultimes années. Bashung a connu la chanteuse Chloé Mons sur le tournage du clip La nuit je mens, en 1998. « Quand j’ai rencontré Alain, il était seul comme un chien  », raconte-t-elle. À ses côtés, il vit une renaissance affective et artistique. Jusqu’à ce que la mort les sépare : en 2009, Alain Bashung, ce monument de la chanson française, nous quitte en pleine gloire, à 61 ans. Pour que personne n’oublie l’importance de son répertoire, Chloé a rassemblé des chansons enregistrées entre 2002 et 2008. Onze titres inédits, dépouillés, d’une beauté crépusculaire. Le public ne s’y est pas trompé : l’album est d’ores et déjà disque d’or.

Paris Match : Qui était Alain Bashung ?

Chloé Mons : Un mélange de sauvagerie, de cérébralité et de sensualité. Un homme sobre et rugueux.

Te souviens-tu de votre première rencontre, en 1998 ?

Bien sûr, comme si c’était hier. Et j’ai tout de suite su que ce serait une histoire d’amour. C’est très rare de sentir ça dans une vie.

Il était pourtant mal en point…

C’était un homme abîmé, en chute libre. Mais c’était un Phénix. Et c’est là où il m’a sidérée. Certes, il était au bout du rouleau, englué dans son divorce et dans l’alcool. Mais on tombe amoureux et il repart de plus belle. Il a été à 100 % disponible pour moi. Nous nous sommes mariés très vite, nous avons fait un enfant très vite. Et là, j’ai vu un homme comme j’en ai rarement rencontré, qui aimait la vie plus que la moyenne, un homme en mouvement, complètement habité par le geste artistique. Une période ultra-heureuse.

Peu de temps après votre mariage, il sort pourtant L’imprudence, son disque le plus sombre.

Je ne suis pas d’accord. C’est un album hyperpositif, celui d’un artiste complètement excité par ce qu’il fait. Je sais que beaucoup de gens voient ce disque comme sombre, mais dans la tête d’Alain il s’agissait plutôt d’apparaître avec majesté, dignité et gravité. Tel un roi. Ce qui, en revanche, n’a pas été le cas à la sortie du disque suivant, Bleu pétrole, pourtant salué par la critique comme par le public. Il était alors fatigué, il n’avait plus envie, il manquait d’exigence. Nous avons eu quelques discussions assez enlevées à ce sujet. Mais Alain était usé par le système, l’enchaînement des disques et des tournées. Ces choses contraignantes qui ne respectaient pas forcément son rythme. L’inspiration n’est pas contractuelle… Ça lui pesait beaucoup. Et c’est pour cette raison que Bleu pétrole a été conçu comme un appel d’offres à plein d’auteurs et de compositeurs. Il avait encore un vrai plaisir à chanter, mais il n’avait pas de quête musicale. Alors oui, on avait de vraies divergences qui me mettaient en colère.

Il aimait bien que tu te mettes en colère ?

Il adorait… Mais il avait des contrats à honorer et il fallait avancer. Le merveilleux, dans notre couple, c’est que nous nous tirions toujours vers le haut. On a passé notre vie à faire de la musique, à en écouter. C’est ce qui nous soudait. J’allais toujours en studio avec lui. Pour Alain, c’était très important que l’on fasse tout ensemble, parce qu’il avait eu des expériences malheureuses dans ses vies précédentes. Les choses s’étaient délitées, et il ne voulait pas que ça se reproduise. Voir notre famille comme une tribu lui plaisait. Poppée, notre fille, a appris à marcher aux studios ICP de Bruxelles. Il avait compris que cette vie d’artiste ne pouvait fonctionner que comme ça.

Quel était ton rôle à ses côtés ?

On était très libres, je lui disais ce que je pensais. Il m’écoutait ou pas. Alain tâtonnait beaucoup. Pour un disque, il travaillait sur 20 à 30 textes qu’il essayait ensuite sur une musique, puis sur une autre. Avant d’essayer encore autre chose. Et de là des évidences se dessinaient. Alain voyait très loin. À travers les murs, sans limite de temps. Il savait ce qu’il faisait. C’est bizarre comme certaines chansons de son disque posthume résonnent très bien dix ans après sa mort.

Est-ce lui qui t’avait parlé de publier un album posthume ?

Je savais qu’il y avait tous ces morceaux inédits. Il m’avait dit : « Bébé, il y a toutes ces boîtes, il faudra un jour que tu mettes le nez dedans. Et il y aura plein de trucs à sortir. » Depuis son départ, j’avais donc sous les yeux ces boîtes pleines de cassettes, de DAT, de minidisques, de bandes analogiques, mais il m’a fallu du temps pour me plonger dedans. Le temps du deuil, le temps de trouver le courage, de rassembler mes forces. Bizarrement, la voix charrie des choses bien plus intimes que les photos. Il y a un peu plus d’un an, je me suis mise à l’archivage, à raison d’une journée par semaine. J’ai ouvert une boîte, puis une autre, avec un ingénieur du son. Je me suis replongée dans toute sa vie musicale. C’était douloureux, fragile et, en même temps, extraordinaire. J’ai retraversé sa carrière. Mais sur la fin, quand j’ai réécouté les inédits de l’époque Bleu pétrole, il est devenu évident que se trouvait là une véritable caverne d’Ali Baba. Je n’ai plus eu qu’à convaincre Edith Fambuena pour les arranger.

En amont vient d’être couronné d’une Victoire de la musique. Personne n’a oublié la dernière apparition publique de Bashung, le 28 février 2009, à ces mêmes Victoires. Tu étais à ses côtés. Quel souvenir en gardes-tu ?

On marchait sur des œufs. Le jour même, on ne savait pas s’il allait pouvoir monter sur scène, s’il allait pouvoir chanter… Je retenais mon souffle tellement j’avais peur qu’il ne puisse pas aller au bout de sa chanson. C’est un souvenir poignant. Mais on croyait tellement à la vie ! Il le disait lui-même : « On n’est jamais à l’abri d’un miracle. » Lui comme moi, on y a cru jusqu’au bout. La veille des Victoires, on avait dormi dans un hôtel juste à côté du Zénith. On était sortis manger des huîtres. On voulait rester dans quelque chose de positif.

Comment s’est passée la suite ?

On est rentrés à la maison. Une semaine plus tard, il a dû être réhospitalisé. Et il est parti le 14 mars. Deux semaines pile s’étaient écoulées.

Comment avait-t-il vécu sa consécration, lui qui, à cette époque, était dépeint comme le commandeur de la chanson française ?

Ça lui a vraiment fait plaisir. Sa dernière tournée lui a permis de gagner quelques mois sur la maladie. C’était magnifique d’être porté par le public, de recevoir tout cet amour. Il est parti avec ce bonheur-là, sans être dupe pour autant. Car il avait quand même connu pas mal de crashs artistiques. Dans les années 1960-1970, il a été détesté par la critique. Le succès n’est arrivé qu’au début des années 1980, alors qu’il avait déjà presque quinze ans de métier. Il m’a souvent raconté qu’à 33 ans, pour trouver une maison de disques, il avait dû faire croire qu’il était sur le point de signer avec un autre label ! Il connaissait tous les recoins du show-biz.

Évoquait-il sa disparition ?

Un peu… Quand il m’a dit « Il y aura toutes ces bandes », c’était une manière de parler de l’après. Alain était profondément subtil. À l’hôpital, sur la fin de sa vie, il m’a encore dit : « Il faudra que j’emmène ma radio là-bas. » Pour écouter Roy Orbison, Chuck Berry ou Gene Vincent, ce rock’n’roll original qui était la source de sa passion. Je n’ai pas réagi, c’était trop émouvant. Alain disait toujours les choses l’air de rien. Il m’avait dit « Je t’aime » devant Star Trek. Dès qu’il avait quelque chose d’important à m’annoncer, il s’arrangeait pour le glisser entre deux trucs. C’était tellement mignon…

Il n’y aura plus de nouvel album d’Alain Bashung ?

En amont est son dernier album studio. Et c’est parfait ainsi. Après, il y a plein de choses à sortir pour les fans, des versions inédites, des maquettes, des curiosités. J’aimerais aussi que le public découvre sa période chanteur de charme, les versions en yaourt de ses chansons les plus connues.

Tu viens donc de fermer un chapitre de ta propre vie ?

Oui, quelque chose se clôt. J’ai fait mon devoir de mémoire. Et je pense qu’il est heureux qu’il en soit ainsi. C’est exaltant de parler de lui, de cette période très heureuse. Grâce au succès du disque, j’ai vu qu’il y a encore beaucoup de gens qui l’aiment. Et ça m’a fait vraiment très plaisir. Replonger dans cette période, le raconter, j’ai pris ça comme une fête.

Tu penses qu’il n’est pas assez célébré…

J’en suis convaincue. Aucune télé ne veut faire une émission spéciale autour de son répertoire. Tout le monde a peur pour son audience, les institutions sont aux abonnés absents. Ils adorent tous Alain… mais ils ne font rien pour lui. Or ce serait une manière de le faire vivre.

Il avait des projets ?

Oui, il voulait qu’on refasse un disque ensemble.

Pourtant, tu as été beaucoup critiquée quand tu apparaissais à ses côtés. Les mauvaises langues disaient que tu t’imposais, que tu l’avais mis sous ta coupe.

Ces critiques sont une fierté pour moi. Quand on rencontre quelqu’un qui est déjà connu, le soupçon du pire vous tombe dessus. Mais cela n’est que le reflet de la jalousie des gens. Cela n’a en rien entaché notre amour. Au contraire. Nous étions heureux de faire des choses ensemble. Nous étions un couple d’artistes qui avaient envie d’être ensemble tout le temps. Si j’assurais ses premières parties, c’est parce qu’il aimait ce que je faisais. Tout simplement.

Il t’a donné des conseils ?

Oui : sois toi-même, écoute-toi, sors ce que tu as dans le ventre. « Tu es artiste, tu dois être libre. » Et je le suis encore aujourd’hui.

Comment Poppée a-t-elle vécu la sortie de ce disque ?

Au début, elle avait un peu peur d’écouter les chansons. Puis elle m’a posé des questions, elle s’est intéressée au projet. Aujourd’hui, elle est très heureuse et très fière que ce disque existe.

Selon toi, de quoi parle En amont ?

De la vie vue de là-haut… Alain y pose un vrai regard sur le monde, sur la folie des êtres, mais aussi sur les choses qu’il aimait. Il a probablement chanté tout cela en sachant très bien ce qui allait se passer. C’était un homme vraiment pas comme les autres.

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