Éditorial Alexandre Sirois

ALGÉRIE Démocratie et dentifrice

Il faut bien évidemment se réjouir de voir le président algérien Abdelaziz Bouteflika renoncer à briguer un cinquième mandat et dire qu’il a « compris le message porté par les jeunes ».

Devenu président en 1999 – alors que Jean Chrétien était premier ministre du Canada et que François Legault venait de faire son entrée en politique, comme ministre de l’Éducation –, le président algérien est incapable de gouverner depuis plusieurs années, lourdement affecté par un AVC. On ne l’a d’ailleurs pratiquement pas entendu parler depuis 2014 ! C’est sa clique qui contrôle le pays.

Le monde arabe s’est trop longtemps accommodé de ces régimes despotiques qui règnent sans partage, souvent avec un mépris affiché pour les droits et les libertés de leurs citoyens.

Et les grandes puissances occidentales ont presque toujours fermé les yeux sur ce phénomène qui, pourtant, allait à l’encontre de leurs beaux discours sur l’importance de la démocratie.

Mais le Printemps arabe a changé la donne. Pas de façon globale, bien évidemment. Mais force est de constater que les graines du changement ont été semées en 2010 et en 2011, dans la foulée des soulèvements qui ont eu raison de certains tyrans de la région. Le dentifrice est sorti du tube, en quelque sorte.

On a fait la preuve que des mouvements sociaux pouvaient, dans le monde arabe, à grand renfort de mobilisation, provoquer la chute de dictateurs jugés invulnérables.

L’un de ceux qui répètent depuis plusieurs années que « le Printemps arabe n’a pas dit son dernier mot » est le politologue québécois Sami Aoun. Ce qui vient de se passer en Algérie lui donne raison.

Il n’y a bien sûr pas de lien de cause à effet entre les soulèvements d’il y a huit ans en Tunisie, en Égypte et ailleurs et ce qui se passe actuellement en Algérie (il faut d’ailleurs se rappeler que déjà, à la fin des années 80, les Algériens avaient commencé à manifester contre le statu quo). Mais il y a des ressemblances. Et la corrélation est difficile à nier.

« Il y a une constante, c’est que la rue… le peuple, devient un acteur à considérer. Et que les pouvoirs en place ne peuvent plus ignorer les manifestations », dit aujourd’hui Sami Aoun.

En revanche, ce que le Printemps arabe a aussi démontré, c’est que l’enfer est pavé de bonnes intentions. 

Les soulèvements du Printemps arabe ont peut-être mené à une transition démocratique en Tunisie, mais ils ont aussi provoqué le chaos en Libye et en Syrie. Parallèlement, en Égypte, les militaires ont repris le contrôle du pays après un bref passage au pouvoir des islamistes. La révolution initiale a été confisquée.

Dire que ce bilan est mitigé, c’est voir le verre à moitié plein.

Il reste que ces précédents offrent à ceux qui se soulèvent aujourd’hui en Algérie – et à ceux qui le feront sûrement ailleurs dans l’avenir – des exemples à imiter et d’autres à ne pas suivre. Un mode d’emploi, donc.

On constate d’ailleurs sur le terrain à quel point le peuple algérien fait preuve d’une « maturité politique » remarquable ; l’expression a été utilisée par la philosophe et islamologue française Razika Adnani dans le journal Le Monde. Tout le contraire, nous dit-elle, du régime en place. Notamment parce qu’il est encore loin d’avoir répondu au désir de changement des Algériens.

Car s’il faut se réjouir de voir le président et sa garde rapprochée dire qu’ils sont à l’écoute des revendications de leur peuple, il est sage de s’en méfier.

Ils mettent de l’eau dans leur vin, mais cherchent par-dessus tout à sauver le régime.

Les manifestants l’ont compris. Ils ont repris la rue hier pour protester de plus belle. « Pas de ruse, Bouteflika », ont-ils crié. Ils ne se contenteront pas du changement cosmétique qu’on vient de leur proposer et le pouvoir algérien devrait en prendre acte rapidement.

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