Prisons aux Philippines

Libérés par erreur, ils se rendent dans la peur

L’été dernier, 1914 détenus ont été libérés par erreur des prisons des Philippines. Le président Rodrigo Duterte a prévenu les bénéficiaires de cette bavure administrative que la police les ramènerait derrière les barreaux « morts ou vifs ». Signe que la menace a été prise au sérieux, pas moins de 2021 ex-prisonniers étaient retournés de leur plein gré en prison à la fin septembre. Cherchez l’erreur.

Bonne conduite

L’affaire est liée à un programme de libération anticipée pour bonne conduite, selon Raymund Narag, criminologue de l’Université de l’Illinois du Sud qui a été consultant auprès du système carcéral aux Philippines pour ce programme. « Au départ, seuls les détenus condamnés avant 2013 y avaient accès, dit M. Narag. En juin dernier, le programme a été étendu par la Cour suprême à tous les condamnés. Mais l’administration pénitentiaire avait une certaine latitude pour examiner les cas exclus du programme, notamment les cas de “dépravation”. Les médias ont commencé à traiter tous les cas de viols et de meurtres comme des cas de dépravation. Il y a eu des rumeurs voulant que de riches trafiquants de drogue chinois aient réussi à être libérés pour bonne conduite, mais pas des Philippins. Il y a eu une frénésie médiatique. La semaine dernière, 400 des 2021 ex-détenus qui sont retournés en prison ont été libérés à nouveau. Visiblement, la liste des rappels avait été abusive. Certains de ces prisonniers avaient vraiment droit à la libération pour bonne conduite. »

Politicien, violeur et meurtrier

La saga a commencé l’été dernier quand des articles ont évoqué la possibilité qu’Antonio Sanchez, criminel notoire, soit libéré dans le cadre du programme de bonne conduite. En 1993, Sanchez, alors qu’il était maire de la ville de Calauan, avait participé au viol collectif d’une jeune femme et de son meurtre ainsi que de celui d’un ami de la victime. Il avait été condamné à 40 ans de prison.

En prison « au cas où »

Pourquoi d’ex-détenus sont-ils retournés en prison même s’ils ne faisaient pas partie de la liste des 1914 erreurs ? « On préfère ne pas prendre de risque avec Duterte », dit Raymund Narag. Toute cette affaire est symptomatique des problèmes graves de la justice aux Philippines, selon Sheila Coronel, directrice du Centre de journalisme d’enquête de l’Université Columbia et du Centre de journalisme d’enquête des Philippines. « Avec la guerre contre la drogue de Duterte, il y a surpopulation dans les prisons, dit Mme Coronel. Les pauvres y sont de plus en plus surreprésentés, parce que seuls les riches parviennent à se défendre contre la justice expéditive de Duterte. »

Le vote des femmes

Rodrigo Duterte, président depuis 2016, fait l’objet de nombreuses critiques pour ses déclarations intempestives et sa guerre contre la drogue, qui a donné lieu à de nombreuses exécutions extrajudiciaires de toxicodépendants et de petits trafiquants. Et pourtant, il a connu un grand succès aux élections de mi-mandat. Pourquoi les proches de ses victimes ne parviennent-ils pas à miner sa popularité ? « Il est vu comme un antidote à l’indiscipline générale aux Philippines », explique Mark Thompson, politologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est à la City University de Hong Kong. « Il est maintenant plus populaire chez les femmes, qui voient en lui quelqu’un qui oblige leurs maris à bien se comporter envers elles et à ne pas dépenser tout l’argent du ménage. C’est assez surprenant vu ses multiples commentaires sexistes et dégradants pour les femmes. » Au moment de son élection en 2016, M. Duterte était plus populaire chez les hommes que chez les femmes. Sheila Coronel confirme que la guerre contre la drogue est populaire parmi les électeurs plus humbles.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.