Décryptage

Le roi des hypocrites

NEW YORK — Comme une gifle en pleine figure. Voilà comment Barbara Bethea dit avoir reçu les témoignages d’anciennes compagnes d’Eric Schneiderman, ex-procureur de l’État de New York, qui ont accusé ce champion du mouvement #metoo de violences et de menaces.

« Je me suis sentie trahie », a dit à La Presse cette psychothérapeute de New York qui travaille auprès de victimes de violence conjugale. « Le fait qu’il se soit posé pendant toutes ces années en défenseur des femmes violentées tout en étant auteur de violence, c’est vraiment une claque dans la figure. »

D’innombrables New-Yorkaises ont dû ressentir cette même douleur cuisante et ce même sentiment de trahison après la publication, dans le New Yorker, des allégations qui ont forcé Eric Schneiderman à démissionner, lundi soir dernier. Quatre femmes accomplies ont témoigné des violences que leur aurait fait subir l’ex-élu démocrate alors qu’il était sous l’emprise de l’alcool.

Deux d’entre elles l’ont fait à visage découvert, racontant notamment avoir reçu des gifles violentes et subi des étranglements, « souvent au lit et jamais avec leur consentement », a précisé le New Yorker. Schneiderman a nié toute agression, disant tout au plus avoir « pris part à des jeux de rôle et à d’autres activités sexuelles consensuelles » dans l’intimité de relations privées.

Malgré les protestations de l’ex-procureur, il est difficile aujourd’hui de ne pas voir en lui le roi des hypocrites. Un exemple particulièrement frappant de son double jeu présumé : en 2010, alors qu’il représentait l’Upper West Side de Manhattan au Sénat de New York, Eric Schneiderman a présenté un projet de loi visant à classer parmi les crimes violents l’étranglement intentionnel au point de faire perdre connaissance.

La même année, la section new-yorkaise de la National Organization for Women avait appuyé sa candidature au poste de procureur de l’État de New York, saluant son « travail incomparable » pour « protéger les femmes qui sont victimes de violence conjugale ».

Élu procureur de l’État de New York en 2011, Eric Schneiderman, 63 ans, était destiné à occuper des fonctions encore plus importantes.

« Si vous m’aviez posé la question lundi avant 17 h, je vous aurais dit que Schneiderman était le successeur naturel d’Andrew Cuomo [au poste de gouverneur de New York] », a dit Craig Burnett, politologue à l’Université Hosfra, à Long Island, lors d’un entretien téléphonique. « L’histoire récente démontre que le poste de procureur général mène le plus souvent au poste de gouverneur. »

Andrew Cuomo, à qui l’on prête des ambitions présidentielles, a suivi ce parcours, tout comme Elliot Spitzer, qui a dû démissionner en 2008 du poste de gouverneur à la suite des révélations sur sa fréquentation assidue de prostituées.

Ennemi de Trump

Mais le poste de procureur de l’État de New York n’est pas seulement un tremplin politique. C’est aussi une formidable tribune pour aborder des dossiers d’intérêt national. Eric Schneiderman était notamment monté en première ligne du mouvement #metoo en engageant des poursuites au civil contre le studio fondé par les frères Harvey et Bob Weinstein pour ne pas avoir protégé ses employées contre le producteur de cinéma.

« Nous n’avons jamais rien vu d’aussi méprisable », avait-il dit à l’époque en parlant du comportement de Weinstein.

Avant même l’élection de Donald Trump à la présidence, Eric Schneiderman avait déjà ciblé l’homme d’affaires en le poursuivant au nom de milliers d’ex-clients de son « université ». Après l’investiture du 45e président, il avait continué à lui donner des maux de tête en contestant devant les tribunaux ses politiques en matière d’immigration et d’environnement, entre autres.

Sa chute spectaculaire en a évidemment réjoui plus d’un à la Maison-Blanche. « On te tient ! », a tweeté Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, en publiant un ancien gazouillis de Schneiderman dans lequel il affirmait que « personne n’est au-dessus des lois ». Donald Trump fils, en faisant allusion au même tweet, a écrit sur Twitter : « Tu disais ? »

La réaction des Conway, Trump et compagnie explique en partie pourquoi certaines des femmes qui auraient été victimes d’Eric Schneiderman ne l’ont pas dénoncé avant. Malgré ses comportements violents en privé, le procureur était un allié politique dont la chute allait combler ses adversaires.

Mais la cause principale de leur silence prolongé est ailleurs. Ces femmes ne lui reprochent pas seulement d’avoir utilisé contre elles la force physique. Elles l’accusent également de les avoir menacées du haut de son pouvoir. « Je suis la loi », aurait-il notamment dit à Michelle Manning Barish, qui l’a fréquenté de juillet 2013 à janvier 2015.

Le 1er mai dernier, le même homme était honoré par une organisation vouée à la défense du droit à l’avortement. « Si une femme ne peut contrôler son corps, elle n’est pas vraiment égale », avait-il dit en recevant son prix.

Une telle hypocrisie de la part de l’ancien procureur de l’État de New York n’étonne pas Jeannette LaRoche, psychothérapeute qui anime un groupe de victimes de violence conjugale à Scarsdale, dans la banlieue cossue de New York.

« Souvent, les auteurs de violence cachent leur comportement abusif derrière leur pouvoir et leur autorité, a-t-elle confié à La Presse. Et souvent, ils cachent ce qu’ils font en privé en devenant les champions de causes liées à des problèmes auxquels ils contribuent. »

Le commentaire pourrait s’appliquer autant à Eric Schneiderman qu’à Harvey Weinstein.

Nucléaire iranien

Washington veut travailler avec les Européens sur un nouvel accord avec l’Iran

Washington a promis hier de « travailler dur avec les Européens » afin de parvenir à un nouvel accord pour contrer « le comportement néfaste » de Téhéran, Donald Trump justifiant de nouveau le retrait des États-Unis en affirmant qu’il avait permis de brider les ambitions régionales iraniennes. « J’espère que dans les jours et les semaines à venir, nous pourrons parvenir à un accord qui fonctionne vraiment, qui protège réellement le monde face au mauvais comportement iranien. Et je travaillerai de près avec les Européens pour tenter d’y parvenir », a dit hier le secrétaire d’État Mike Pompeo. — Agence France-Presse

Corée du Nord

Sécurité contre dénucléarisation

Les États-Unis se sont dits prêts hier à offrir des garanties à la Corée du Nord concernant sa sécurité, à condition que Pyongyang mène à terme le démantèlement de son arsenal nucléaire. Mais ces garanties ne seront présentées qu’à condition que Pyongyang mène à bien la « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible » de la Corée du Nord, a réitéré hier le secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Pyongyang n’a jusqu’ici jamais accepté de payer ce prix, considérant son arsenal nucléaire comme un ultime rempart pour garantir la survie du régime. Une rencontre très attendue entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un aura lieu le 12 juin à Singapour. — Agence France-Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.