Surf

Justine Dupont danse avec les vagues

Seule avec un monstre qui la poursuit. Enfin… pas si seule. Non loin de Justine il y a Fred David, qui l’a tractée au sommet. Depuis son Jet-Ski, il les a toutes les deux à l’œil : la vague, l’une des plus puissantes du monde, et la Française de 26 ans, vice-championne du monde du Big Wave Tour en 2017, l’une des rares femmes à oser le « surf de gros ». Elle, « compacte et fléchie » pour rester en équilibre sur sa planche à parfois plus de 70 km/h. Lui, en chevalier servant des mers, prêt à la récupérer avant l’arrivée d’une nouvelle déferlante, et à la secourir en cas de chute. Des heures de préparation et d’approche pour 15 à 30 secondes d’extase.

À première vue, elle tient de la sirène. Mince, élancée, le corps affûté et la crinière blonde ondulant jusqu’à la taille. En réalité, la surfeuse est plutôt du genre Poséidon : comme le dieu grec, elle dompte les rouleaux les plus terrifiants du monde. Mieux encore, elle les guette. Avec son compagnon, Fred David, ancien champion du monde de bodysurf, Justine Dupont a choisi de passer la moitié de l’année à Nazaré, au Portugal, le sanctuaire mondial des « chasseurs de gros ». 

Ils habitent un appartement dans la vieille ville accrochée à la falaise. De leur fenêtre, ils scrutent le swell (les vagues propices à la pratique) et filent au volant de leur fourgonnette… mais seulement en cas de tempête. « Les grosses vagues n’arrivent pas avec le soleil et le ciel bleu, dit Justine, mais avec les fortes dépressions. » La peur d’être dévoré est bien moins forte que la joie de se mesurer à la fureur d’une mer déchaînée. « Quand on va à l’eau, on se demande parfois sur qui cela va tomber, reconnaît Justine. Cette appréhension, je la prends comme une alliée qui me pousse à être rigoureuse et à ne rien sous-estimer. »

La veille d’une session, elle met toujours plus de temps à s’endormir. « Je m’imagine en train de prendre une belle vague, compacte et bien fléchie », la position adéquate. Au moment d’y aller : « J’ai hâte de faire face à l’océan, mais je ressens plus de calme que d’excitation. Je respire à fond et je me concentre. » 

Jusqu’à présent, à Nazaré, il y a eu de la casse et des gros bobos, certes, mais jamais de drame. « L’hiver dernier, deux personnes balayées par la vague ont pu être repêchées et réanimées », précise quand même Fred David. Il sait de quoi il parle : c’est lui qui les a sorties de l’eau. Ce beau gosse coiffé par les embruns a le sauvetage chevillé à l’âme. « Si quelqu’un est en danger, je quitte la session pour aller lui apporter mon aide. » 

Spécialiste du secours en mer, il a d’abord été maître nageur sur les plages landaises, où il a rencontré Justine, originaire de Lacanau. Si Justine est une sirène, lui est « l’homme de l’Atlantide ». « Je n’ai pas peur de tomber, reconnaît la jeune femme, car je sais qu’il est là, prêt à intervenir. » Cela n’interdit pas de se préparer au pire : elle pratique l’apnée, en piscine comme en fosse. Plus de quatre minutes sous l’eau sans respirer ! « J’adore ça. Il n’y a pas un bruit. Je suis dans une bulle, comme en méditation. Quand je tombe dans une vaque, je prends ma respiration et je reste calme. Étrangement, je profite du moment. »

Comme les pionniers

Le couple cultive l’art de vivre des pionniers : un surf hédoniste, cool, connecté à la nature. L’amour, l’eau fraîche… et les shoots d’adrénaline. « Ma drogue à moi, c’est la vie », rétorque Justine. Les murs énormes avec lesquels elle titille le danger ne seraient qu’un moyen de mieux apprécier la substantifique moelle de l’existence.

« Quand tu glisses, c’est comme un film au ralenti. Tu entends le bruit de la vague. Tu ressens sa forme, sa force. C’est comme une puissance surnaturelle qui te poursuit et te prend dans ses bras. Tu as la sensation de flotter, de voler. Il y a une dimension spirituelle à savourer intensément l’instant ! »

— Justine Dupont

Fred et Justine forment un couple en même temps qu’une équipe de choc qui ne laisse rien au hasard. Fred sait que Justine est « une machine de guerre » : « Quand je n’en peux plus, elle, elle continue. C’est une véritable athlète. » Mieux vaut être solide pour ne pas être réduit à l’état de fétu, ballotté par un colosse qui n’en fait qu’à sa guise. Mais la préparation physique ne suffit pas. Il faut savoir lire l’océan, étudier les fonds marins, les rochers, les courants, et décrypter la météo. « Je ne suis pas une tête brûlée, insiste Justine. J’analyse tout pour savoir où et comment la vague se casse. Je reste humble : c’est toujours l’océan le plus fort. » Aventurière mais pas téméraire, elle enfile aussi sous sa combinaison un gilet de sauvetage « classique » et, par-dessus, un autre avec une cartouche gonflable qui la ferait revenir à la surface si elle était happée par les profondeurs.

Pour monter à l’assaut, il faut au couple un cheval de bataille : un Jet-Ski, qui la propulse en haut de la vague et la récupère avant qu’elle ne casse. Dans un hangar, près de la rampe de mise à l’eau, plusieurs machines sont alignées. Pour elles, ces dieux de la mer doivent aussi se faire mécanos : « On passe énormément de temps dans ce garage, explique Fred. Je dois en permanence les bricoler. Il y a beaucoup de casse. Elles doivent être en parfait état de marche. » C’est lui qui conduit. « Un Jet-Ski qui fonctionne mal met la vie de Justine, et la mienne, en danger. » 

Aux murs du hangar, sont accrochées les planches fracassées, mémoire de cette houle sauvage qui se plaît à broyer. Fred n’est pas un dingo non plus. « Je ne suis pas angoissé, car j’ai confiance dans les capacités et le talent de Justine. Comme nous nous connaissons parfaitement, je devine quelle va être sa trajectoire et où je vais pouvoir la récupérer. » 

Cette année, deux copains landais, Pierre Rollet et Julian Reichman, ont étoffé l’équipage. Chacun surfe à tour de rôle puis assure la sécurité des autres. Fred pilote le Jet-Ski de Justine, comme d’habitude. L’un des deux autres garçons est sur une seconde machine, pour intervenir en cas de problème ; l’autre reste à terre, au sommet du fort, pour avoir une vue d’ensemble sur la houle. « Pierre et Julian sont des potes de Seignosse, dit Justine. Ils voulaient essayer les grosses vagues. Je les rémunère en gâteaux et repas car je n’ai pas les moyens de les payer comme équipiers. » 

Red Bull est le sponsor principal de cette professionnelle. Il lui fournit le matériel et lui permet de s’entraîner. « Le reste est à notre charge, explique Fred. On ne peut pas vraiment dire qu’on vive de notre passion. Avec l’intérêt croissant pour le “surf de gros”, on espère que des partenaires vont s’intéresser à nous. »

Tout un revirement

« Même si les budgets sont serrés, cette discipline me procure une grande liberté, reconnaît Justine. Je travaille en symbiose avec l’homme de ma vie. Nous nous complétons parfaitement. J’aime aussi cette notion de partage avec les autres surfeurs et ceux qui assurent notre sécurité. Bref, je suis dans mon élément. » 

Dire que, enfant, le danger la paralysait ! À Lacanau, où elle a grandi, son père surfait en amateur, sa mère faisait du jogging ou de la gym. « Ma famille est passionnée de nature. » Justine a commencé par la natation en eau libre, l’athlétisme et la course de fond. Et « naturellement », parce qu’elle vit au bord de l’océan, elle essaie la planche avec son frère aîné et sa sœur jumelle. « Je paniquais face aux grosses vagues. Mon père et mon frère se moquaient de moi. Vexée, j’ai voulu dépasser ma peur », se souvient-elle. 

On ne pouvait pas mieux y parvenir. Très vite, elle excelle sur tout type de planche et intègre le pôle France de Bayonne. Résultat : elle est multiple championne de France et d’Europe de surf, vice-championne du monde de longboard dès l’âge de 15 ans, deux fois vice-championne du monde dans deux autres disciplines différentes du surf… Elle est aujourd’hui la femme qui a surfé la plus haute vague du monde. « Une des meilleures », résume son compagnon. 

Prochain objectif : les championnats du monde, qui pourraient ouvrir à Justine les portes des JO de Tokyo. On peut vivre dans l’instant et se projeter en 2020. Regarder l’horizon fait aussi partie de la passion du surf.

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