Bernard Landry 1937-2018

Trois premiers ministres, quatre moments

Dans la lignée des premiers ministres du Québec, Lucien Bouchard a été son prédécesseur et Jean Charest, son successeur. Ils nous présentent des moments avec Bernard Landry. 

Lucien Bouchard

« Bernard a été ma police d’assurance au PQ »

« Bernard a été ma police d’assurance au PQ. Mais c’était aussi mon ami. Il était de bon conseil et j’avais beaucoup d’admiration pour lui. »

Quand il devient chef du Parti québécois, le 27 janvier 1996, Lucien Bouchard n’a plus sa carte de membre. Et il a besoin d’un appui solide pour conforter sa position.

Il faut dire que les événements se bousculent depuis trois mois.

Le référendum du 30 octobre 1995, sur la souveraineté du Québec, a été battu par une faible marge. Jacques Parizeau, le premier ministre et chef du PQ, a démissionné. Et les membres du parti se sont tournés vers Lucien Bouchard, leader charismatique du camp du Oui, pour lui succéder.

« J’avais pris ma carte du PQ après la crise d’Octobre de 1970 mais je ne l’avais plus depuis 1985 », précise M. Bouchard.

Il reprend, alors, sa carte de membre 10 ans plus tard pour le leadership.

« Mais j’arrivais du fédéral et, avant de fonder le Bloc québécois, j’avais participé au beau risque avec Brian Mulroney, j’avais été ambassadeur du Canada à Paris et ministre conservateur, dit-il. Les instances du PQ m’ont mis sous observation. »

Le nouveau chef analyse « l’équilibre des forces et des poids au sein du Parti québécois et de la députation ». Il constate que Bernard Landry se démarque clairement du groupe.

« Bernard, c’était mon garant, dit-il. Il n’était pas suspect de cryptofédéralisme. Alors que moi, ils ont toujours douté… »

Premier ministre, Lucien Bouchard fait de Bernard Landry le ministre le plus puissant de l’histoire du Québec, en contrôle des ministères économiques.

« Il souhaitait être ministre d’État à la française avec les pouvoirs que ça implique. Je n’ai jamais regretté sa nomination, car il a très bien fait. »

— Lucien Bouchard

De plus, ajoute-t-il, il a été très loyal. « Il n’a jamais utilisé sa position pour se faire une base politique pour contrer la mienne. »

L’ex-premier ministre lui rendra cette fidélité. Il avertira son dauphin quand il démissionnera en 2001.

En lui donnant une longueur d’avance de quelques jours sur les autres prétendants, il fera de lui son successeur à la tête du Québec.

Accorder les violons

Lucien Bouchard se souvient aussi à quel point Bernard Landry avait le « talent pour réagir dans toutes les situations ». Il l’avait constaté, auparavant, lors des élections québécoises de 1994.

À l’époque, évoque-t-il, « ce n’était pas l’amour parfait » entre le Bloc québécois et le Parti québécois.

L’année précédente, le Bloc est devenu l’opposition officielle à Ottawa. Il jouit d’une forte popularité au Québec. Pourtant, ses membres sentent, « à tort ou à raison », que le PQ se prend pour « le grand maître » et les traitent comme « l’équipe B ».

De plus, la relation entre les deux chefs, Lucien Bouchard, au Bloc, et Jacques Parizeau, au PQ, est « très compliquée ». Et leurs stratégies pour le référendum à venir ne sont pas encore alignées.

Dans ce contexte, les deux partis frères se retrouvent à Joliette pour présenter un front commun pour les élections.

« Ça ne va pas bien, dit Lucien Bouchard. Les rapports sont moroses. Il y a des chicanes et ça coule dans la presse. Ces malaises-là, ça ne se cache pas. »

Ce dimanche 7 août, Bernard Landry est le premier à s’avancer devant les 3000 partisans réunis dans la salle Fernand-Lindsay.

Un article publié le lendemain, dans La Presse, rapporte sa déclaration.

« Dans un désert d’idées, lance-t-il, il n’y a pas de collision. Je suis venu ici il y a quelques jours, dans l’Amphithéâtre, assister à un concert. Les premiers coups d’archet sur les cordes laissaient échapper des fausses notes. Mais quel merveilleux concert nous avons eu ensuite. Nous aurons aussi un merveilleux concert chez nous ! »

C’était la bonne image à utiliser, dit Lucien Bouchard. Du coup, l’atmosphère change.

« On est tous partis à rire, se rappelle-t-il. On s’est regardés et on s’est dit : il a raison. Là, à partir de maintenant, on va faire de la belle musique ensemble. Et les discours se sont enchaînés. Tout fonctionnait. Ç’a été merveilleux. »

Il s’arrête un instant, comme s’il revivait le moment.

« Ça, c’était Bernard », laisse-t-il tomber.

Le Parti québécois a remporté les élections du 12 septembre.

Jean Charest

« Bernard Landry laisse un héritage important »

Bernard Landry laisse un héritage important, estime l’ex-premier ministre Jean Charest. « Il a donné de la crédibilité économique à ceux qui proposaient la souveraineté, dit-il. Et il a joué un rôle important dans le dossier du libre-échange. » Son apport le plus significatif à la tête de l’État ? La Paix des braves, assure-t-il.

« Bernard Landry était aussi un grand débatteur, se souvient Jean Charest. Il fallait être bien préparé pour l’affronter. »

Et c’est ce qu’il a fait pour le débat des chefs du 31 mars 2003.

Ce jour-là, l’ex-premier ministre Jacques Parizeau rencontre des élèves au cégep de Shawinigan.

« On connaissait M. Parizeau, dit Jean Charest. Quand il sortait, on s’arrangeait pour aller écouter ce qu’il avait à dire. Car il avait son franc-parler. »

Un organisateur libéral est donc dans la salle… avec une enregistreuse.

« Puis là, il nous appelle pour dire que M. Parizeau vient de livrer un commentaire qui nous étonne, explique-t-il. Il avait, ni plus ni moins, dit qu’il ne retirait pas sa déclaration sur l’argent et les votes ethniques, tenue le soir du référendum de 1995. Et on l’avait “on the record”. »

Une question se pose. « Il fallait décider ce qu’on allait faire de cette information, dit-il. On surveillait pour voir si la nouvelle allait être diffusée. Là, on se disait : “Ça va sortir, ça va sortir”. »

Quoi qu’il arrive, Jean Charest décide d’aller de l’avant. Mais il sait qu’il y a un risque.

« Il y a toujours un danger à surprendre quelqu’un avec une information nouvelle dans un débat, dit-il. Ce n’est pas toujours une bonne idée. Et il faut que tu donnes des informations que les téléspectateurs sont capables d’absorber. »

Autre crainte : Bernard Landry est peut-être au courant. Et en grand orateur, avec son sens de la formule, il peut répliquer et tourner la situation en sa faveur.

L’occasion de confronter son adversaire survient dans la deuxième partie du débat. Il se lance : 

« Aujourd’hui, Jacques Parizeau, qui était à Trois-Rivières, persiste et signe en attribuant à l’argent et aux votes des communautés culturelles la défaite référendaire de 1995. Vous vous rappelez sa fameuse déclaration ? Étiez-vous en accord avec cette déclaration ? »

« C’est pas la meilleure qu’il a faite », répond Bernard Landry, étonné.

« Quand j’ai vu sa réaction, j’ai compris qu’il ne le savait pas. Il n’avait aucune idée que M. Parizeau avait dit ça. Alors, évidemment, ç’a eu un effet. »

— Jean Charest

Après le débat, et dans les jours qui suivent, Bernard Landry est pris d’assaut par les journalistes. Il répète « au moins 10 fois la règle de droit audi alteram partem pour demander aux journalistes d’entendre les explications de Jacques Parizeau avant de se prononcer sur le sort de l’ancien premier ministre péquiste », peut-on lire dans La Presse du 2 avril.

« Suis la loi naturelle, sois humain. Donne une chance à l’autre, présume de la bonne foi », a-t-il répété aux journalistes.

Un appui de taille

Jean Charest se rappelle un moment cocasse de la campagne électorale de 2003.

Il n’oubliera jamais quand un de ses adjoints est venu lui annoncer une nouvelle : le grand chef du Grand Conseil des Cris venait de donner son appui.

« Alors là, j’étais content que Ted Moses se range de mon côté », se rappelle-t-il.

Heureux de ce soutien, il considère, en plus, comme une bonne chose, sur le plan de la cohésion sociale, que le grand chef accepte de s’investir directement dans la campagne.

Son adjoint le regarde, interloqué, en secouant la tête. « Non, non, M. Charest, vous avez mal compris. Il appuie Bernard Landry. »

« J’ai répondu : quoi ? Il appuie Bernard Landry ? ! », lance-t-il, en souriant.

Puis, il ajoute : « Pourquoi il l’avait appuyé ? C’est en raison de l’entente de la Paix des braves. »

« C’était audacieux, et courageux, ce qu’il a fait pour débloquer les dossiers qui empêchaient le développement sur les territoires de la Baie-James avec les Cris », reconnaît Jean Charest.

Dans l’opposition officielle, à l’époque, le Parti libéral a même décidé d’appuyer l’initiative du gouvernement Landry qui a mené à l’entente.

« Ç’a été une très bonne décision, précise-t-il. Espérons que ça puisse en inspirer certains aujourd’hui. »

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