Notre choix

Stupéfiant Stephen King

L’Institut
Stephen King
Albin Michel
608 pages
****

Tout nouveau roman signé Stephen King est un événement en soi pour ses millions de fans. L’écrivain adulé est sûrement l’un des rares auteurs aussi prolifiques à avoir su séduire un si vaste lectorat – sur près d’un demi-siècle – en excellant dans un genre aussi particulier. Mais que l’on soit amateur, ou non, d’horreur et de suspense où entrent en scène des phénomènes paranormaux, L’Institut, qui vient de paraître la semaine dernière en français, fait partie de ses titres les plus remarquables et des incontournables de l’hiver.

Chaque année, quelque 800 000 enfants disparaissent aux États-Unis ; un grand nombre d’entre eux ne sont jamais retrouvés. Cette information, discrètement insérée sur la page de garde de ce roman massif, sème les graines de la vaste et maléfique opération menée par les dirigeants de l’institut – un pur délice pour les amateurs de théories du complot.

On s’en doute, l’institut imaginé par Stephen King n’a rien d’une colonie de vacances. Les enfants qui s’y retrouvent sont punis à coups de décharges électriques, soumis à des simulations de noyade et à toutes sortes de mauvais traitements de la part du personnel de l’établissement – une gifle retentissante est si vite assenée pour corriger les insolents et les esprits retors…

L’aura sinistre de cet endroit isolé dans la forêt rappelle les lieux de l’un des grands succès de Stephen King, The Shining ; les enfants et les adolescents qui y sont retenus contre leur gré ont quant à eux des pouvoirs semblables à ceux de l’inoubliable Carrie. On parle ici de télékinésie, mais aussi de télépathie. Et c’est justement la raison pour laquelle ils atterrissent là.

Luke Ellis, un garçon surdoué de 12 ans, est enlevé dans son lit à Minneapolis, et ses parents sont tués par les ravisseurs. Des dizaines d’autres enfants ont connu le même sort avant lui. Ils se retrouvent entre les mains des médecins de l’institut, qui leur insèrent une puce dans l’oreille, leur administrent périodiquement des injections et leur font passer une batterie de tests – des expériences qui font penser à celles qu’effectuaient les nazis, le dit si justement Luke, pour qui l’on se prend rapidement d’affection. Or, c’est dans la zone arrière de l’établissement que la véritable descente aux enfers s’amorce…

Au-delà de l’horreur que ces enfants subissent, on prend plaisir à les voir se lier d’amitié et se liguer contre les adultes pervers qui les retiennent. Mais surtout, on s’accroche pour assister au triomphe jubilatoire du bien sur le mal, tout en s’engageant, avec l’impression de s’enfoncer dans un tunnel, dans une spirale de suspense qui devient de plus en plus intense à mesure que l’on progresse dans « l’enfer ».

L’Institut, c’est Stephen King à son meilleur, avec son sens de la justice, une bonne dose d’ironie, un pied dans l’actualité (il ne peut s’empêcher, d’ailleurs, de lancer une pique à ce « gros con » de Trump), et un souci presque maniaque pour la précision qui lui permet d’atteindre ce qui a toujours été, de son propre aveu, son objectif premier : rendre l’impossible plausible.

Famille éclatée

Théo à jamais
Louise Dupré
Héliotrope 
****

Béatrice monte un documentaire sur les tueries de masse, mais voilà que la vie, cruelle, fait en sorte qu’elle est elle-même confrontée à une tragédie qui aura un impact terrible sur sa vie et celle de sa famille. Avec ce quatrième roman, Louise Dupré est au sommet de son art. Elle dissèque avec beaucoup de finesse les répercussions d’un drame sur les liens familiaux. Elle réfléchit à ce qui nous attache les uns aux autres, ce qui nous construit, ce qui nous blesse. C’est une drôle de chimie qui unit une famille, et l’autrice essaie de la comprendre en profondeur. Elle aime tous ses personnages et sonde leur âme avec empathie. Théo à jamais est un superbe roman à l’écriture maîtrisée, précise, sans aucune fioriture, qui plonge au cœur de l’humain. Un roman achevé et très fort.

— Nathalie Collard, La Presse

La Turquie des femmes

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange
Elif Shafak
Flammarion
***

L’actuel gouvernement turc n’est pas tendre envers les femmes, et encore moins envers les écrivaines. Pensons à Aslı Erdoğan, dont le procès pour « propagande terroriste » doit débuter le 14 février. Si elle est trouvée coupable, la romancière risque la prison. Pensons aussi à Elif Shafak, autrice de 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, un roman riche et foisonnant. Militante en faveur des droits des femmes et des minorités, Shafak est une des écrivaines les plus lues en Turquie. En 2006, elle s’était attiré les foudres du régime Erdoğan en publiant La bâtarde d’Istanbul, un roman qui abordait entre autres la délicate question du génocide arménien. Et qui lui avait valu un procès pour « insulte à l’identité turque ». Sa grande popularité ne la protège toutefois pas des assauts du régime. Elle vit donc en exil à Londres, où elle écrit ses romans en anglais.

Dans 10 minutes…, un roman qui, par ses images fortes, ressemble parfois à un film d’Almodóvar, Shafak ne se défile pas, loin de là. Par la voix de « Tequila » Leila, une travailleuse du sexe sauvagement assassinée et dont le corps gît dans une poubelle, Elif Shafak parle de la difficile condition des femmes et des rapports de forces entre les sexes au sein de la famille turque. Loin des clichés de carte postale et autres descriptions exotiques, l’autrice dépeint aussi la ville d’Istanbul, pour laquelle elle a visiblement beaucoup d’affection, sous une lumière très crue. C’est la Turquie des marginaux, de ceux et celles qu’on n’entend jamais. Dans 10 minutes..., Shafak n’a pas peur de dénoncer la violence et l’hypocrisie de cette société minée par un régime populiste et autoritaire. Par le truchement de la fiction, Shafak prouve une fois de plus qu’elle n’a pas l’intention de se taire face aux menaces et à l’intimidation. On l’admire encore plus pour cela.

— Nathalie Collard, La Presse

L’éternel perdant

Vie de Gérard Fulmard
Jean Echenoz
Les éditions de minuit, 236 pages
***

Jean Echenoz (lauréat du Goncourt et du Médicis, notamment) s’est amusé en écrivant un roman noir… très noir. L’existence de Gérard Fulmard est tellement « drabe » qu’un débris astronautique qui détruit le centre commercial situé à côté de chez lui suffit à remplir son vide intérieur. Mais le pauvre homme, qui est sans emploi depuis un « incident » qui s’est déroulé alors qu’il était agent de bord, se retrouve malgré lui au cœur d’une guerre de pouvoir dans un parti politique marginal. C’est le prétexte pour Jean Echenoz pour dresser un portrait féroce du grenouillage, de l’ambition et de l’absence de scrupules qui règne dans ce milieu, et qui n’a rien pour réconcilier le commun des mortels avec la chose publique. L’écrivain amuse par ailleurs avec ses descriptions minutieuses de ces lieux et objets qu’on ne voit plus, que ce soit un hall d’hôtel ou un enchevêtrement d’autoroutes, ou avec les histoires cachées de la rue Erlanger, dans le 16e arrondissement, où vit Gérard Fulmard. Il épate avec son vocabulaire élaboré, l’élégance de ses phrases, l’ironie de sa narration, son sens inné des situations absurdes. C’est brillant et moqueur, mais on l’aurait aimé plus bienveillant avec son antihéros, énième victime d’une différence de classe sociale dont il ne peut sortir vainqueur. C’est peut-être vrai dans la vie, mais la fiction aurait pu être une occasion pour les Gérard Fulmard de ce monde de prendre leur revanche, plutôt que d’être encore une fois laissés de côté. 

— Josée Lapointe, La Presse

Suspense et… confusion

Un automne noir
Florian Olsen
Triptyque
264 pages
***

Au cours de ce qui a été baptisé l’« automne noir », des jeunes femmes ont été mystérieusement étranglées dans le Vieux-Hull. Des années plus tard, la professeure et chercheuse en sociologie Estara Villeneuve se met en tête d’écrire un livre sur ces meurtres et la panique qu’ils ont semée au sein de la population des deux côtés de la rivière. Elle se penche donc sur le rapport de la police et rencontre à plusieurs reprises le sergent-détective chargé de l’affaire, ainsi que le journaliste du Droit qui l’avait abondamment couverte. Or, à mesure que la professeure plonge dans les entrailles de l’enquête policière, la façon dont elle a été bouclée lui apparaît de plus en plus bâclée. Dans une succession de va-et-vient entre passé et présent, les pièces du casse-tête s’assemblent soigneusement pour construire un suspense efficace qui nous tient en haleine jusqu’au bout. L’auteur dépeint avec justesse le traitement médiatique de l’histoire, la pression exercée sur les policiers et le climat de méfiance attisé par un aspirant maire qui cible les immigrants et les personnes de couleur. Mais le dénouement en laissera plus d’un perplexe, de même que la morale – superflue – qui cherche à s’imposer. Dommage qu’on ressorte aussi déroutés de ce roman pourtant bien mené.

— Laila Maalouf, La Presse

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