Souvenirs d’été

Jacques Villeneuve, pilote et libre penseur

La date
14 juillet 1996
L’évènement
Jacques Villeneuve remporte le Grand Prix d’Angleterre

Tous les samedis, notre chroniqueur revient sur des événements et des personnalités qui ont marqué sa carrière en journalisme sportif.

Le contexte

À ses débuts en Formule 1 en 1996, Jacques Villeneuve devient la plus grande star sportive du Québec. Sa popularité exceptionnelle est compréhensible. En plus d’être le fils de Gilles, un héros mythique, il a prouvé son adresse l’année précédente en remportant les 500 milles d’Indianapolis. Son look de star et son habitude de parler vrai font le reste. Avec lui, très peu de langue de bois.

En avril, après avoir résisté aux attaques de Michael Schumacher durant 30 tours, Villeneuve coiffe le Grand Prix d’Europe, sa première victoire en F1. Au volant de la puissante Williams-Renault, il tarde néanmoins à signer un deuxième succès.

À Montréal, son coéquipier britannique Damon Hill, qui trône au sommet du classement des pilotes, lui fait l’affront de le devancer au Grand Prix du Canada. Villeneuve peut néanmoins être fier de sa deuxième place. Durant cette semaine complètement folle, il s’est retrouvé au cœur d’un indescriptible tourbillon médiatique. Une mégaconférence de presse a même été organisée au Musée des beaux-arts. « Avec ma photo sur tous ces panneaux publicitaires, les médias qui me courent après, j’ai l’impression d’être comme une souris en cage », dit-il.

Deux semaines plus tard, Villeneuve débarque à Magny-Cours pour le Grand Prix de France. Lors des qualifications, il négocie mal une courbe et sa voiture heurte un mur de pneus. La collision est brutale : les roues gauches sont arrachées et la voiture rebondit sur la piste où un autre bolide l’évite de justesse.

Le jour de la course, toujours secoué, Villeneuve n’affiche pas la grande forme : « Tu sais quand on n’a pas fait de jogging durant six mois et qu’on s’y remet tout d’un coup ? Le lendemain, on a mal partout. C’est ainsi que je me sentais », explique-t-il, après avoir obtenu une deuxième place méritoire, encore une fois derrière Hill.

L’épreuve suivante, en Angleterre, annonce un grand spectacle. Villeneuve aimerait bien remporter le Grand Prix national de Hill, comme celui-ci l’a réussi à ses dépens au Canada. La tension entre les deux pilotes augmente d’un cran. D’autant plus que Bernie Ecclestone, qui ne rate jamais une chance d’animer le spectacle, lance quelques déclarations fracassantes. S’il estime Villeneuve trop relaxe par moments, le grand manitou de la Formule 1 se demande si l’écurie Williams le traite équitablement.

Le jeune pilote, qui dit ne pas éprouver ce sentiment, annonce néanmoins : « À partir de maintenant, tout sera un peu plus secret entre les deux pilotes et leurs ingénieurs, dit-il. Nous approchons de la fin de saison et on veut chacun jouer nos cartes. »

Villeneuve entend prouver qu’il n’a rien à envier à Hill derrière le volant. Voilà pourquoi il est choqué de ne pas arracher la « pole position ». Mais le jour de la course, il bondit en tête et conserve la première place jusqu’au bout. « J’ai vu Hill rater son départ et j’étais bien content », affirme-t-il.

Avec un aplomb remarquable, Villeneuve remporte son deuxième Grand Prix et fait ainsi taire les critiques plus mordantes à son endroit. « La pression m’a toujours bien servi », dit-il.

Le libre penseur

Villeneuve a amorcé sa carrière en Formule 1 avec des convictions bien arrêtées, notamment en matière de réglages de la voiture. Son attitude a étonné les patrons de sa nouvelle écurie, qui croyaient naïvement qu’il se plierait à leurs directives.

Le directeur technique de Williams, Patrick Head, a longtemps estimé que Villeneuve avait trop de réflexes issus de la Formule Indy en préparant sa voiture. « Jacques a sa propre façon de voir les choses et ce n’est pas toujours la nôtre », a-t-il expliqué un jour.

Ce côté libre penseur a toujours caractérisé Villeneuve. Vingt ans plus tard, devenu commentateur, il n’est pas davantage habité par le doute, comme Lance Stroll l’a constaté à ses débuts en F1 la saison dernière. L’ancien champion a parfois écorché son jeune compatriote de manière excessive. Au fil des ans, certains de ses commentaires sur la société québécoise ont aussi causé des remous.

Il faut cependant reconnaître que cette confiance en soi a permis à Villeneuve de s’imposer à son arrivée en Formule 1. Car il n’était pas question pour l’écurie Williams de le dorloter. « Nous n’avons ni les connaissances ni le goût d’agir comme des motivateurs ou des psychologues, avait expliqué Head. Selon nous, c’est au pilote lui-même qu’incombe la tâche d’être bien disposé à la course. »

La suite des choses

Villeneuve a gagné deux autres Grands Prix durant cette saison 1996. Il est ainsi devenu vice-champion du monde derrière Damon Hill. « J’ai prouvé avoir ma place en Formule 1, dit-il, à l’issue de la saison. Le plus important, c’est mon apprentissage des circuits. J’ai aussi connu la vie de la Formule 1. L’environnement m’est devenu plus familier au fil des mois. Les attentes à mon endroit étaient grandes, elles le seront encore en 1997. »

Ces attentes, il les relèvera avec succès, en remportant le Championnat du monde des pilotes à sa deuxième saison.

Avec le recul…

Si bien lancé, le parcours de Villeneuve en F1 perd vite de son lustre. Après ses deux premières saisons spectaculaires, il se retrouve au volant d’une Williams moins puissante et connaît une année frustrante en 1998. Mais ce n’est rien par rapport à ce qui l’attend.

En 1999, Villeneuve fait le saut chez BAR, une écurie fondée par son agent Craig Pollock, qui venait de racheter Tyrrell. Pollock, dont le formidable ego est alors à son zénith, croit que ses voitures s’imposeront vite parmi les meilleures. Imaginez : avant même d’avoir participé à une seule course, l’équipe a déjà son slogan : « BAR, une tradition d’excellence » !

L’aventure BAR est une catastrophe pour Villeneuve. Il ne remporte aucun Grand Prix en cinq saisons, terminant à peine deux fois sur le podium. Il devient abonné aux abandons, triste sort pour un champion comme lui.

On ne saura jamais quel sommet Villeneuve aurait pu atteindre s’il avait poursuivi sa carrière au sein d’une autre écurie.

Une image forte que je garde en tête

À chaque Grand Prix que j’ai couvert de 1996 à 1998, l’arrivée de Jacques sur le circuit dans les jours précédant la course était une grosse affaire. Les collègues européens avaient également hâte de le retrouver, car ils le savaient capable de remplir un calepin de notes. Avec Michael Schumacher, son plus grand rival de l’époque, il contribuait à animer le monde de la Formule 1… en piste comme en conférence de presse !

J’ai véritablement pris conscience du retentissement international de Villeneuve le lendemain de sa première victoire en Formule 1, au Grand Prix d’Europe, en Allemagne. Dans les présentoirs d’un kiosque à journaux de la gare de Francfort, des quotidiens italiens, anglais, français et allemands saluaient son cran en piste. Ce week-end-là, le jeune homme a fait rayonner la fleur de lys aux quatre coins du monde.

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