Décryptage

Deux socialistes plutôt qu’une à New York

New York — Perchée sur un tabouret, toute menue dans une jupe courte et un débardeur dévoilant un tatouage sur une omoplate, Julia Salazar partage la scène d’un bar de Brooklyn avec l’animateur d’un balado populaire. Âgée de 27 ans, la novice politique se prête à une interview devant une salle remplie de milléniaux ayant versé 30 $, 50 $ ou 100 $ pour entendre et aider celle qui deviendra peut-être la prochaine Alexandria Ocasio-Cortez à New York.

Mais d’abord, qui est Alexandria Ocasio-Cortez ? Le nom appartient à une autre novice politique, âgée de 28 ans celle-là, qui a surgi sur la scène politique américaine le 26 juin dernier en remportant de façon écrasante, et contre toute attente, une primaire contre Joe Crowley, numéro quatre du Parti démocrate à la Chambre des représentants. Née dans le Bronx de parents d’origine portoricaine, Ocasio-Cortez a réussi son exploit dans une circonscription couvrant des parties de Queens et de son arrondissement natal.

Julia Salazar, elle, brigue un siège au Sénat de l’État de New York dans une circonscription de Brooklyn. À l’instar d’Alexandria Ocasio-Cortez, elle est jeune, hispanique et… socialiste. Une étiquette politique que la Colombienne naturalisée américaine revendique fièrement, tout comme son appartenance aux Socialistes démocrates d’Amérique, une organisation dont le nombre de membres est passé de 7000 à plus de 37 000 depuis la campagne présidentielle de Bernie Sanders en 2016. Une étiquette dont l’attrait a augmenté encore davantage depuis le triomphe d’Ocasio-Cortez.

« Je ne pensais pas bénéficier d’un tel élan à la suite de la campagne d’Alexandria », a déclaré Julia Salazar, mardi soir dernier. « Une heure après l’annonce de sa victoire contre Joe Crowley, nous avons été inondés de dons et d’appels de gens qui voulaient nous aider, qui nous disaient combien ils étaient motivés à continuer le combat. »

« Ils reconnaissent que c’est un mouvement. Ce n’est pas l’affaire d’une candidate. C’est un mouvement qui ne se limite pas à Brooklyn, à Queens ou au Bronx, mais qui s’étend à tout le pays. C’est un mouvement qui aspire à élire des gens qui vont se battre pour la classe ouvrière. »

— Julia Salazar, candidate au Sénat de l’État de New York

Julia Salazar fait siennes plusieurs des idées défendues par Alexandria Ocasio-Cortez dans sa campagne, y compris la couverture maladie universelle et publique, la gratuité des universités publiques et l’abolition de la police de l’immigration (ICE). Ces propositions ont désormais leurs promoteurs au sein du Parti démocrate, dont les sénatrices Elizabeth Warren (Massachusetts), Kamala Harris (Californie) et Kirsten Gillibrand (New York), à qui l’on prête l’intention de briguer la présidence en 2020.

Mais l’idée d’abolir l’ICE, répétée lors de manifestations récentes contre la politique de Donald Trump en matière d’immigration, inquiète d’autres démocrates, qui craignent de donner des munitions au président.

Donald Trump n’a pas tardé à leur donner raison en publiant plusieurs tweets sur le sujet, dont celui-ci : « Quand nous avons une “infestation” de gangs MS-13 dans certaines parties du pays, qui envoyons-nous pour les chasser ? L’ICE ! […] Les démocrates n’apprécient pas le travail qu’ils font. »

D’autres démocrates ont peur que l’étiquette « socialiste » revendiquée par certains candidats ne se retourne contre leur parti. Après la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez, des animateurs de Fox News ont déjà mis en garde les téléspectateurs contre une révolution « socialiste » fomentée par les démocrates. Mais Julia Salazar, qui brigue également un siège sous la bannière du Parti démocrate, ne se formalise pas de cette campagne de peur.

« L’idée de pouvoir consulter un médecin ou étudier à l’université sans s’endetter n’est pas radicale, c’est le gros bon sens », dit-elle.

David Isenberg, un des partisans de Julia Salazar, ne croit pas non plus que l’étiquette socialiste revendiquée par une dizaine de candidats à travers les États-Unis nuira au Parti démocrate à l’occasion des élections de mi-mandat, en novembre prochain.

« Je pense que les perceptions ont beaucoup changé au cours des deux ou trois dernières années, et Bernie Sanders y est pour quelque chose », a déclaré cet adjoint médical âgé de 31 ans.

« Pour les milléniaux, “socialisme” n’est plus un mot vilain. Nous ne connaissons pas tous l’histoire du socialisme dans les pays du bloc de l’Est ou en Union soviétique, mais nous savons que le capitalisme ne marche pas pour nous. »

— David Isenberg, un des partisans de Julia Salazar

Une chose est sûre : Alexandria Ocasio-Cortez n’est pas la seule à avoir triomphé en 2018 tout en revendiquant l’étiquette socialiste ou son appartenance aux Socialistes démocrates d’Amérique. En Pennsylvanie, trois membres de cette organisation dans la trentaine ont battu des candidats démocrates sortants pour des sièges à la Chambre des représentants ou au Sénat de cet État.

Pour suivre leurs exemples, Julia Salazar devra remporter en septembre une primaire démocrate contre Martin Dilan, qui représente sa circonscription depuis 2003 au Sénat de l’État de New York. Elle décrit son adversaire comme « un vestige de la machine politique corrompue de Vito Lopez », ancien « boss » du Parti démocrate de Brooklyn.

Quand on lui demande comment elle réussira à vaincre le sénateur sortant, elle offre une réponse qui pourrait être celle de tous les candidats socialistes aux États-Unis : « En rejetant les dons des promoteurs immobiliers et des entreprises, et en menant une véritable campagne populaire. »

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