Critique

Survivre, résister, manger, protéger… collaborer

Les Parisiennes

Anne Sebba

La Librairie Vuibert

446 pages

Trois étoiles et demie

Le vendredi 25 août 1944, quelques heures après la libération de la capitale française par les troupes du général Leclerc, Charles de Gaulle s’adresse à la foule en lançant son célèbre : « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France… »

Or, ce peuple dont parle le futur président incluait aussi les femmes. Elles ont été nombreuses à prendre les armes et à défendre les gens et les institutions contre les derniers soldats allemands en déroute. Auparavant, elles ont été encore plus nombreuses à utiliser leur ingéniosité au sein de la Résistance, que ce soit en cachant des Juifs, en posant des tracts, en collectant de précieuses informations pour les services d’espionnage alliés. Avec, toujours, cette possibilité de se faire prendre et d’y laisser leur vie.

Dans Les Parisiennes, sous la plume de l’historienne Anne Sebba, l’existence des femmes à Paris avant, pendant et après l’Occupation allemande prend vie et se déploie dans toutes les directions. Elle se conjugue en gestes héroïques, ne serait-ce que pour nourrir leur famille, mais aussi en trahisons, parce qu’il y a aussi eu des femmes qui ont collaboré avec l’envahisseur, ce qui a mené certaines à la déchéance nationale.

Mais cela dit, l’auteure de cet ouvrage historique passionnant ne lance la pierre à personne. Au contraire, elle explique qu’il ne faut pas avoir une vision manichéenne de la vie sous l’Occupation. S’il y avait une constante journalière dans la vie parisienne entre 1939 et 1949, c’était bien celle de manger. 

Qu’aurions-nous fait, nous, pour protéger nos proches et les nourrir ? Subtilement, l’auteure nous renvoie à cette terrifiante question.

L’ouvrage est le fruit d’un travail extrêmement minutieux et rigoureux. En plus d’avoir écumé des tonnes de documents, l’auteure a mené des dizaines d’entrevues avec des témoins de l’époque. Le fait que certaines des femmes interviewées aient encore aujourd’hui requis l’anonymat illustre combien cette période marquée par la mort, la torture et la souffrance a laissé de profondes séquelles.

Qu’elles soient connues (Hélène Berr, Lucie Aubrac, Irène Némirovsky) ou moins connues (Noor Inayat Khan, Yvonne Oddon), le récit de chacune d’entre elles est si passionnant qu’on lit l’ouvrage en cherchant en parallèle des références sur l’internet pour en connaître plus sur leur destin.

Au-delà de la question de la survie, d’autres histoires racontées ici témoignent des efforts déployés par les Parisiennes pour rester à la mode ou encore préserver la vie culturelle dans la capitale. Ainsi, l’histoire de Rose Valland, une conservatrice qui a sauvé des dizaines de milliers d’œuvres d’art de la spoliation nazie, est racontée avec éloquence.

Au début de son ouvrage, Anne Sebba souligne qu’après la guerre, on a bien davantage parlé des femmes collaboratrices que des résistantes. Si bien qu’il faudra attendre le XXIsiècle pour que des femmes reconnues pour leurs actes de résistance entrent au Panthéon. Face à ce constat, son ouvrage est d’autant plus pertinent.

EXTRAIT

« En février 1941, à peine six mois après la mise en place du rationnement, les femmes propulsées à la tête de leur famille n’en pouvaient déjà plus des heures passées à faire la queue pour si peu et de voir leurs enfants souffrir de la faim. Beaucoup firent preuve d’ingéniosité en mainte occasion, torréfiant de l’orge et de la chicorée pour obtenir un ersatz de café, élevant des cochons d’Inde dans leur appartement pour les tuer puis les manger ; certaines se rappelèrent l’existence de lointains cousins à la campagne et de leur jardin potager. »

On a lu 

Yourcenar, citoyenne du monde

Marguerite Yourcenar : Portrait intime

Achmy Halley

Flammarion

207 pages

Quatre étoiles

Les admirateurs de Marguerite Yourcenar ne doivent pas passer à côté de ce beau livre écrit par Achmy Halley, spécialiste de l’écrivaine, première femme à avoir été élue à l’Académie française en 1980. Richement illustré de photos et d’archives, préfacé par Amélie Nothomb, ce portrait intime retrace le parcours hors du commun d’une fillette née De Crayencour, profondément aimée par un père aristocrate qui, ruiné par ses excès, lui aura transmis le plus bel héritage : le goût de la liberté, du voyage et de la culture. On y découvre la genèse de ses œuvres phares (Mémoires d’Hadrien, L’œuvre au noir, etc.), ses amours jusqu’à la rencontre déterminante de Grace Frick, avec qui elle vivra tout le reste de sa vie et émigrera aux États-Unis. Même si elle provenait au départ d’un milieu privilégié, Marguerite Yourcenar a opté pour un mode de vie simple, avec peu d’attaches matérielles, et était écologiste et végétarienne avant l’heure. On trouve même à la fin quelques recettes de celle qui comparait l’écriture à la fabrication du pain. C’est aussi, au fond, le portrait d’un des grands esprits du XXsiècle cosmopolite, à la fois spirituel et charnel.

— Chantal Guy, La Presse

Le gai savoir d’Eco

Ce sont des leçons, prononcées par Umberto Eco de 2001 à 2015 au festival culturel de Milan, La Milanesiana, qui sont réunies dans ce recueil posthume, et qui témoignent du feu d’artifice intellectuel qu’était ce grand écrivain et sémiologue italien. Mêlant joyeusement la culture populaire à ses analyses, sans jamais sacrifier la complexité de sa pensée, Eco nous tire toujours vers le haut et incarne à merveille l’esprit des humanités, le désir encyclopédique. Sur les épaules des géants, le texte qui donne son titre au livre, est une superbe réflexion sur les nombreuses querelles entre les modernes et les anciens au cours de l’histoire, vues comme un combat entre les pères et les fils, alors que ceux-ci s’appuient souvent sur de lointains ancêtres pour commettre leur parricide. « Le risque, pour tout le monde, et sans que ce soit la faute de personne, est que dans une innovation incessante et sans cesse acceptée par chacun, des hordes de nains s’assoient sur les épaules d’autres nains », dit-il pour parler de notre époque, non sans préciser que « les pires diagnostics de chaque époque, ce sont justement les diagnostics contemporains ». On retient aussi le superbe éloge de la littérature du texte L’invisible, et la très pertinente analyse des théories du complot. Un bémol cependant : dans ce beau livre illustré par des œuvres d’art qui soutenaient ses conférences, on trouve malheureusement plusieurs coquilles qui gênent un peu la lecture. 

— Chantal Guy, La Presse

Sur les épaules des géants

Umberto Eco

Grasset

442 pages

Trois étoiles et demie 

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