Éditorial COVID-19

LoyerS
Pas un poisson d’avril

Alors que des milliers de Québécois perdent chaque jour leur emploi, la date du 1er avril et les obligations financières qui sont accolées aux débuts de mois semblent venir vraiment trop vite en ce temps de lutte contre le coronavirus.

Cette angoisse financière qui va toucher des centaines de milliers de familles au pays, plusieurs l’ont vue venir. Mais alors que la plupart – dont le provincial et le fédéral – essaient de l’apaiser, des groupes de militants ont décidé de mettre de l’huile sur le feu de l’incertitude.

À l’aide de pétitions en ligne et d’affiches, ils appellent les locataires à faire la grève des loyers le 1er avril. Et certains n’y vont pas de main morte. « Locataires, gardons nos loyers. Propriétaires, gardez vos distances », peut-on lire sur une affiche mise en ligne par le militant anarchiste bien connu Jaggi Singh sur le groupe Facebook d’entraide mutuelle de Montréal pour faire face à la COVID-19, site auquel plus de 15 000 personnes sont abonnées. « Pour un monde sans la pire des épidémies : patrons, proprios, flics », lit-on sur la même affiche. On n’est pas ici dans la subtilité.

Des pétitions demandant d’effacer les loyers des prochains mois sont aussi apparues sur les sites de Avaaz.org et de Change.org. Certaines, malgré un français plus qu’approximatif, ont récolté des dizaines de milliers de signatures en quelques heures seulement. On y demande carrément d’effacer l’ardoise sur le loyer d’avril, mais aussi les subséquents.

S’il est facile de comprendre la nervosité de plusieurs locataires à une semaine du 1er avril, il semble vraiment mal avisé de semer la zizanie et de diviser les rangs au moment même où locataires, propriétaires, patrons d’entreprise et employés sont tous frappés par une crise sans précédent et dont nous ne connaissons toujours pas la durée.

Il faut être de mauvaise foi pour ne pas comprendre qu’un loyer impayé par le locataire a un impact direct sur la capacité de son locateur à payer son hypothèque. Au Québec, la grande majorité des locateurs possèdent un duplex ou un triplex et beaucoup consacrent la majeure partie des loyers à couvrir les frais liés au bâtiment. Pour eux, des loyers impayés auraient un impact beaucoup plus grave qu’un poisson d’avril.

Certaines pétitions moins polarisantes, dont une signée par plus de 600 000 personnes au pays, demandent une trêve à la fois des loyers et des hypothèques, mais dans un tel cas, qui ramasserait la facture ? L’État ?

Rendu à ce point de la crise, on ne peut pas faire abstraction des mesures d’aide déjà annoncées par les divers ordres de gouvernement et qui ont justement comme objectif de s’assurer que ceux qui perdent des revenus à cause de la lutte contre la COVID-19 pourront payer leur loyer, leur épicerie et les médicaments nécessaires.

À quoi serviront l’assurance-emploi et le chèque de 2000 $ par mois annoncé mercredi par Justin Trudeau si ce n’est pour couvrir ces dépenses essentielles ? S’assurer qu’on a ce qu’il faut pour passer cette période difficile, c’est une chose. Ambitionner sur le pain bénit, ça en est une autre. D’autant plus que nous devrons payer collectivement la facture à plus long terme.

Cela dit, en ces temps turbulents, les propriétaires devront se montrer patients. De l’aide est promise à ceux qui en auront besoin, mais elle pourrait prendre un peu de temps à se mettre en place. Puisque les banques offrent à leurs clients de retarder leurs paiements d’hypothèque, les locateurs ont un peu de marge de manœuvre et ne devraient pas hésiter à l’utiliser pour permettre à leurs locataires de respirer un peu.

Ce n’est pas par la division et la guerre des classes que nous réussirons à traverser cette tempête, mais bien par l’empathie et la solidarité. En choisissant ce chemin, nous tisserons des liens plus forts plutôt que de nous détricoter. Des liens qui subsisteront quand la COVID-19 ne sera qu’un très mauvais souvenir.

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