Chronique

Drogue, drogue…

J’ai fumé mon premier joint au cégep. Du hasch que j’avais acheté à un collègue dans la cour à bois où je travaillais comme étudiant l’été. Ça ne s’est pas bien passé. J’ai peut-être avalé trop de fumée d’un coup. Je ne sais trop. Toujours est-il que je me suis retrouvé assis dans un parc, en pleine crise d’hyperventilation, inspirant et expirant dans un sac en papier, en essayant de retrouver mon souffle. Je me trouvais ridicule.

« Drogue, drogue : non, non, non, non, non, non ! », chantait à l’époque RBO sur l’air de Sugar, Sugar des Archies. À la télévision américaine, une publicité d’intérêt public antidrogue comparait un œuf à un cerveau, puis un œuf dans une poêle à frire à l’effet de la drogue sur le cerveau. J’avais compris le message.

Mes parents m’ont traumatisé dès le plus jeune âge en me parlant des effets terriblement nocifs de la drogue sur la santé mentale. Il y avait eu, dans notre famille élargie, des épisodes psychotiques et de la schizophrénie déclenchés par de la consommation de drogue. Je n’avais pas osé demander quelle drogue. Mes parents, à dessein, avaient mis toutes les substances dans le même panier, avec l’effet escompté. J’ai fui « la drogue » comme la peste jusqu’à ma quasi-majorité. Au risque de passer pour puritain auprès de mes amis.

Au cégep, comme le veut le cliché, j’ai « expérimenté » différentes substances sans jamais devenir un consommateur régulier. Tant s’en faut. Le cannabis a toujours eu sur moi un principal effet dominant : l’envie de m’endormir sur-le-champ. Pour faire lever un party, ce n’est pas idéal. Mais pour une fin de soirée « chill », en revanche…

Depuis que mes enfants sont devenus des adolescents, a fortiori avec la légalisation imminente du cannabis, je me demande si la « campagne de peur » orchestrée autrefois par mes parents autour des risques de maladie mentale liée au cannabis fut une bonne stratégie.

Elle fut certainement assez efficace pour qu’à mon tour, j’insiste auprès de mes fils sur les antécédents d’épisodes psychotiques dans notre arbre généalogique.

Mais est-ce que, par mimétisme, après avoir intégré ce discours parental d’une efficacité redoutable, j’ai fait craindre le pire à mes ados en leur parlant de cannabis de manière alarmiste ? Alors que, hormis cette première crise d’hyperventilation dans un parc surtout attribuable à mon inexpérience de fumeur, je n’ai jamais souffert d’avoir consommé du « weed » ? Sinon qu’une nuit, les yeux grand ouverts des heures durant après avoir savouré un brownie au pot, j’ai constaté que le taux de THC du cannabis d’aujourd’hui n’avait rien à voir avec celui de mes 20 ans…

Ce n’est pas pour rien que l’Association des médecins psychiatres du Québec a souhaité, comme la CAQ, que l’âge légal pour consommer du cannabis soit fixé à 21 ans plutôt qu’à 18 ans. Sans la diaboliser, il ne faut pas non plus banaliser la consommation de cette drogue dite douce. Selon les psychiatres, le cannabis peut en effet déclencher des psychoses chez environ 3 % de la population. Un fumeur de pot a 40 % plus de risque de faire une psychose après avoir consommé une première fois, et 398 % plus de risque s’il devient un consommateur intensif. Les études démontrent par ailleurs que les jeunes, dont le cerveau n’est pas encore parfaitement développé (il ne l’est pas avant 25 ans), sont les plus à risque, surtout si leur génétique les rend plus vulnérables.

Qu’est-ce qu’il faut dire et ne pas dire aux ados ? Les informer le plus objectivement possible des méfaits de la drogue, bien sûr. Les mettre en garde contre les effets délétères de différents produits dérivés du cannabis qui leur sont destinés (les jujubes à haute teneur en THC, offerts sur le marché noir), certes. Mais leur parler aussi franchement de notre propre consommation, régulière ou occasionnelle ?

Il existe, depuis toujours, beaucoup d’hypocrisie autour de la consommation de drogues « récréatives ».

J’ai d’ailleurs trouvé ironique d’apprendre, il y a une quinzaine d’années, que mes parents fumaient eux-mêmes occasionnellement de la mari lorsque j’étais enfant.

Le contraire eût été étonnant. Ils ont eu 20 ans en 1968, en pleine époque du « flower power ». Leur « dealer » était un ami prêtre défroqué baba cool qui écoutait en boucle Tea For The Tillerman de Cat Stevens…

Il sera aussi légal de fumer un joint que de boire un verre de vin, dès mercredi. Et c’est tant mieux. On ne se cachera plus la tête dans le sable, collectivement. On pourra désormais se procurer du cannabis en toute impunité, sans avoir l’impression de contribuer, d’une manière ou d’une autre, au crime organisé. Et on saura davantage, en principe, ce que l’on consomme.

Cela dit, je ne m’imagine pas pour autant fumer un joint avec mes fils. Même lorsqu’ils seront légalement en âge de le faire. Il y a des expériences de vie qu’il est préférable de ne pas tenter avec nos parents, il me semble. Même si leurs bons conseils peuvent nous éviter bien des désagréments, comme une crise d’hyperventilation. Les fous rires et les « munchies » avec Fiston, pour moi, c’est non, non, non, non, non, non…

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.